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À propos d’un conflit au sein de la mouvance „Free Tibet“

lundi 5 octobre 2015, par Albert Ettinger


À quoi doit-on s’attendre si l’image que quelqu’un se fait de la réalité se heurte encore et encore aux faits objectifs ? Eh bien, la réalité risque de s’avérer, du moins à la longue, plus forte et plus résistante que l’illusion, fût-elle la mieux entretenue et la plus caressée. Ainsi, chaque collision des deux entraînera de profondes fissures, et finalement, il ne restera qu’un tas de débris de cette illusion chérie.

C’est ce qu’on peut observer, en ce moment même, au sein de la mouvance dite de « solidarité avec le Tibet ».

Quand le chantre de la non-violence se joint à un criminel de guerre

Il y a peu, le 14e dalaï-lama vénéré de par le monde comme homme de paix et chantre de la non-violence, a fêté son 80e anniversaire… au Texas, en compagnie et sur invitation de George W. Bush.

Le « gouvernement tibétain en exil », subjugué par l’honneur ainsi rendu à son chef, s’est empressé de publier une photo illustrant l’événement sur son site Internet. On y voit un dalaï-lama assis devant son gâteau d’anniversaire, riant à gorge déployée. À côté de lui se tient, tout aussi hilare, un ex-« président de guerre », père spirituel des désastres afghans et iraquiens ainsi que d’Abou Ghraib, de Guantánamo et du « patriot act ».

La photo et la relation d’amitié ainsi documentée - amitié liant le gourou tibétain à un homme politique que beaucoup considèrent, non sans raison, comme le plus grand criminel de guerre de notre temps - ont provoqué des remous jusque dans la conscience de certains « Amis du Tibet ». Certains adeptes qui pourtant avaient déjà avalé sans broncher bon nombre d’autres couleuvres1), ont apparemment eu du mal à engouffrer celle-ci. En fait, l’ostensible amitié (il faudrait peut-être dire : complicité) entre ces deux hommes politiques leur est restée en travers de la gorge.

Ainsi, il se pourrait bien que la liste de ceux qui, après avoir combattu un temps en première ligne dans les rangs dalaïstes, se ravisent et s’en détournent désabusés et même dégoûtés, devienne de plus en plus longue. 2)

La révolte des partisans occidentaux

Car voilà maintenant que même des supporters de longue date, fidèles parmi les fidèles, commencent à se révolter. La raison de ce vent de contestation qui vient de s’élever dans les rangs des partisans invétérés de l’exil tibétain se trouve dans les pratiques du « gouvernement en exil » qu’ils jugent contraires aux principes démocratiques.

Dans une lettre ouverte3) adressée le 13 octobre 2015 au « kashag » et à la « commission électorale » de Dharamsala, une trentaine de vétérans et leaders de la mouvance « free Tibet », dont le professeur Elliot Sperling, fustigent les « règles » édictées par la « commission électorale » du « gouvernement en exil », règles qui viseraient à « limiter le droit à la liberté d’expression et d’organisation des groupes et des individus dans le cadre des prochaines élections au sein de l’exil tibétain. » De surcroît, les signataires reprochent à Dharamsala que le processus même de décision et de promulgation de ces règles n’ait pas été démocratique, puisqu’il n’y aurait eu lors de leur élaboration ni consultation publique ni procédure ouverte. Enfin, les contestataires déplorent l’absence d‘un contrôle juridique indépendant susceptible de garantir une mise en pratique équitable de ces règles.

Selon ces dissidents, les « limitations sont contraires aux droits de l’homme reconnus sur le plan international ». Ils critiquent les passe-droits accordés aux autorités actuellement en exercice ainsi que le « deux poids deux mesures » qui aboutit à ce que « certaines organisations bénéficient d’une liberté d’expression complète, tandis que le reste en est privé. » Ils accusent concrètement le « gouvernement en exil » d’avoir dressé une liste arbitraire d’organisations non soumises à la réglementation » et d’avoir laissé la porte ouverte à des « manipulations en coulisse à des fins politiques ». Enfin, ils déplorent que des « interdictions vagues » permettent « une interprétation arbitraire et une application rétroactive » des règles adoptées.

La lettre finit avec la menace à peine voilée d’arrêter de soutenir le « gouvernement tibétain en exil » : Celui-ci ne devrait pas considérer le soutien qu’on lui accorde comme acquis une fois pour toutes…

Une démocratie de façade

Les auteurs de la lettre rebelle se sont apparemment pris à leur propre piège, en prenant au mot (et au sérieux) la propagande de Dharamsala qu’ils ont si longtemps diffusée et propagée en Occident. En fait, le « gouvernement tibétain en exil » n’a jamais été très démocratique ; il représente tout au plus une parodie de « démocratie » à l’Occidentale. Il y a plusieurs raisons à cela :

- Le « gouvernement en exil » prétend représenter tous les Tibétains. Or, 97% de ces Tibétains vivent en Chine. Des élections parmi l’infime minorité que constituent les 3% vivant à l’étranger, à supposer même qu’elles soient libres et équitables (ce qu’elles ne sont manifestement pas), ne sauraient donc donner une quelconque légitimité démocratique à ce « gouvernement tibétain ». D’ailleurs, Lobsang Sangay, le « premier ministre » actuel de ce « gouvernement » qui se dit « tibétain » n’a jamais mis le pied au Tibet ou dans une autre des régions de Chine à population tibétaine. Ce qui le qualifie pour son poste, c’est d’avoir vécu et étudié aux États-Unis à l’aide d’une bourse du gouvernement américain…

- Le « gouvernement en exil » a existé pendant des décennies sans qu’il n’y ait jamais eu d’élections, même truquées. Ses „ministres“ et autres représentants ont été tout simplement nommés par le „bouddha vivant“. De surcroit, le « kashag » fonctionnait la plupart du temps comme une entreprise familiale : Des membres de la famille du dalaï-lama comme sa sœur cadette Jetsun Pema, son beau-frère Phuntsok Tashi et ses belles sœurs Rinchen Khando und Namgyal Lhamo Taklha y ont occupé des postes importants. Son frère Gyalo Thondup, l’homme de la CIA, a longtemps été un des personnages politiques les plus importants de l’exil, sans qu’il ait eu de poste officiel, ce qui fait entrevoir les vrais rapports de force.

- Le « gouvernement en exil » est au fond - et a toujours été - une institution théocratique. La Wikipedia allemande indique comme son nom officiel : « Central Tibetan Administration [of His Holiness the Dalai Lama] ». Il s’est donc toujours considéré lui-même comme l’organe exécutif d’un théocrate. Rien d’étonnant donc que le haut clergé ait joué un rôle prépondérant en son sein. Ainsi Lobsang Tendzin, son « premier ministre » de 2001 à 2011 (le premier à avoir été « élu ») est un haut lama que les fidèles considèrent comme la cinquième „réincarnation“ d’un certain Samdong Rinpoche. Ainsi, au « parlement » de l’exil, des sièges sont réservés « aux quatre écoles principales du bouddhisme tibétain et à la religion traditionnelle bön. » Le dalaï-lama reste le chef et le guide suprême, même après avoir démissionné officiellement de toutes ses fonctions politiques, parce que le bouddhisme tibétain traditionnel ne connaît ou n’accepte pas le concept moderne de séparation du religieux et du politique. Les opérations de relations publiques destinées aux Occidentaux n’y changent rien. C’est ce que confirme, du moins indirectement, l’exilée tibétaine Pema Thinley, éditrice de la Tibetan Review , quand elle écrit : « Je déteste le dire, mais il nous manque depuis toujours, et jusqu’à maintenant, la condition la plus importante d’une démocratisation : la volonté des gens d’assumer leurs propres responsabilités et leur propre destin. »4)

- Le 14e dalaï-lama, dont les militants « Free Tibet » se réclament et à qui ils font appel pour critiquer son « gouvernement en exil » (quelle ironie !), est lui-même tout, sauf un démocrate, même si sa propagande affirme le contraire. Dans son autobiographie, il explique sa conception de l’État et de la politique comme ceci : „D’une certaine manière, les dieux font fonction de ma ( !) Chambre haute, tandis que le kashag est ma ( !) Chambre basse. Comme tout autre homme d’État, je consulte les deux avant que je ( !) ne prenne une décision politique. » 5) Le rôle qu’il assigne à son parlement factice n’est d’ailleurs pas du tout conforme aux conceptions occidentales de séparation des pouvoirs, puisqu’il voit en lui « un organe du gouvernement »6), opérant ainsi une inversion tout à fait révélatrice.

- Comme on le sait, la pratique de la démocratie implique aussi qu’il puisse y avoir des vues et convictions différentes et que celles-ci soient tolérées. Ce n’est pourtant pas l’avis du dalaï-lama qui, du moins en pratique, manque parfois cruellement de tolérance, surtout religieuse. Jouer la « Sainteté » imbue de compassion qui, en plus, pratique un dialogue religieux « tous azimuts », et agir au contraire à la manière d’un inquisiteur fanatique qui appelle à la chasse aux « hérétiques » au sein de sa propre secte, voilà deux comportements qui ne vont pas bien ensemble. Je fais allusion au conflit qui fait rage depuis de longues années entre le dalaï-lama et les bouddhistes gelougpa qui refusent d’abandonner le culte de la déité Dorje Shugden. La volonté du pontife tibétain, pour des motifs purement politiques, de forcer les fidèles à abandonner ce culte traditionnel n’a pas seulement donné lieu à des anathèmes de part et d’autre, mais a mené à des persécutions et autres actes de violence, y compris des meurtres sauvages au sein de l’exil tibétain.

On peut espérer qu’au moins une partie des signataires frondeurs finiront par montrer la même perspicacité et atteindre le même niveau de compréhension qu’un Patrick French ou qu’un Thomas Hoppe. L’ancien directeur britannique de la « campagne pour le Tibet » écrit : « Une étude plus minutieuse du bouddhisme m’a fait voir de plus en plus clairement quelques-unes de ses tares, et je me rendais compte des schismes, de la bigoterie, des escroqueries, des tartuffes et des prédateurs qu’il y a dans tout système clérical. »7) Et Hoppe, un sinologue allemand militant pour la cause de l’exil tibétain, a expliqué en clair, se référant aux (folles !) revendications territoriales du dalaï-lama : Même une Chine « démocratique et progressiste », au sens occidental, ne pourrait jamais « accepter des négociations sur la création d’un tel Grand-Tibet ». Les revendications du « gouvernement en exil » ne pourraient donc être imposées - à une Chine défaillante et en pleine déchéance - que « par la force des armes » et avec « l’appui et sous l’égide d’une puissance extérieure qui ne pourrait être que les USA. »8)

Qui, à part des irresponsables (pour ne pas dire « cinglés » ou « fous furieux idéologiques ») pourrait trouver goût à un tel scénario ?

1. Ces couleuvres ont été des amis du dalaï-lama comme le SS Heinrich Harrer, le criminel de guerre Bruno Beger, le criminel de guerre présumé Kurt Waldheim, l’Autrichien Jörg Haider sympathisant des « anciens camarades », le dictateur Pinochet, le « nazi ésotérique » Miguel Serrano, le gourou terroriste japonais Shoko Asahara etc.

2. Parmi ceux-ci, p. ex. Herbert Röttgen, qui a organisé dans les années 1980 des congrès avec le dalaï-lama, mais a publié, ensemble avec sa femme et sous le pseudonyme Victor Trimondi, à la fin des années 1990 une critique acérée du lamaisme ; p. ex. le Britannique Patrick French, ancien „director of Tibet Campaign“, qui dans un de ses livres a détruit une bonne partie des mythes du mouvement « Free Tibet ».

3. http://www.jamyangnorbu.com/blog/2015/10/13/an-open-letter-to-the-sikyong-kashag-and-election-commissioner-of-the-central-tibetan-administration-in-dharamsala-india/

4. Selon French, Tibet, Tibet, Vintage Books, 2004, p. 277

5. En allemand : Dalai Lama, Das Buch der Freiheit, Bergisch Gladbach, 1990, p. 312

6. ibid., p. 245

7. French, Tibet, Tibet, p. 26

8. En allemand : Hoppe, Tibet heute, Hambourg, 1997 (Institut für Asienkunde), p. 27-28

Par Albert Ettinger


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