vendredi 13 mai 2011, par Jean-Paul Desimpelaere
En novembre 2008 un congrès exceptionnel des exilés Tibétains reconfirmait le pouvoir absolu du dalaï-lama. (5) Dans la résolution finale de la réunion nous pouvons lire : « nous demandons avec insistance que le dalaï-lama ne prenne pas sa pension, ni sa pension partielle et de continuer à gouverner le peuple tibétain. » Cependant tout n’est pas rose du côté de la communauté tibétaine à l’étranger. Ce congrès exceptionnel de novembre 2008 avait été organisé parce qu’il existait des désaccords à propos de la direction à prendre après les troubles à Lhassa de mars 2008. Des parties de la communauté tibétaine ne voulaient plus exclure la violence et l’appel pour « l’indépendance » au lieu de « l’autonomie réelle » selon le dalaï-lama, pouvait être entendu publiquement à Dharamsala. Le dalaï-lama avait donc à faire à des critiques internes. Alors, en 2008, il disait « je prends ma retraite », c’était plutôt un léger moyen de chantage pour ramener l’unité dans les rangs. Du moins formellement ou temporairement car la plus grande organisation parmi les exilés – le TYC, Tibetan Youth Congres – œuvre toujours ouvertement pour l’indépendance et n’exclut pas l’utilisation de la violence.
Une intervention personnelle et autoritaire du dalaï-lama en ce qui concerne la religion n’a pas été appréciée non plus. Le 6 juin 1996 il décrète une interdiction à propos du culte de la divinité Shugden. (6) Une révolution religieuse et culturelle suit et des groupes d’iconoclastes sont envoyés à tous les temples tibétains en Inde pour y retirer chaque représentation de Shugden.
De plus, dans ses propres rangs il y a pas mal de critiques concernant le fonctionnement non démocratique du « gouvernement » et du « parlement » en exil. Ce « parlement » compte 43 membres dont 10 au moins doivent être des religieux. Le « parlement » actuel s’est réuni à seulement deux reprises par an dans les 5 dernières années. Le « conseil ministériel » compte 8 membres dont un est élu, le -« premier ministre » - et les 7 autres sont nommés par le dalaï-lama. Trois des ministres font partie du clergé et deux autres sont des membres de la famille du dalaï-lama.(7) Un journal d’exilés Tibétains (« The Independant ») a publié à la fin de 1995 une caricature avec comme titre « la situation actuelle de la démocratie Tibétaine ». On pouvait y voir un bâtiment avec trois piliers : « législatif, juridique et exécutif ». Le pilier « législatif » soutenait le toit mais n’arriva pas jusque par terre. Le pilier « juridique » touchait terre mais n’arriva pas jusqu’au toit. Seul l’exécutif soutenait le toit et touchait terre. Le commentaire était : « Dans l’actuel gouvernement tibétain en exil il n’y a pas d’organe de contrôle. Tout le travail vise à satisfaire les souhaits du dalaï-lama. Est-ce cela une démocratie ? »(8)
Il n’y aura pas d’abandon soudain d’un pouvoir assez absolu dans la communauté tibétaine à l’étranger en échange d’une vie retirée de moine. Le dalaï-lama le dit lui-même dans son discours du 10 mars : « je ne veux pas éviter mes responsabilités (…) je veux faire ma part pour la cause juste du Tibet (…) j’espère que les gens comprendront progressivement mon intention » (italique par réd.). Remarquez également que le dalaï-lama ne demande pas d’élire déjà un nouveau chef à la prochaine « réunion du parlement » (voir introduction). Il demande uniquement d’adapter la « constitution », ce qui doit permettre dans un futur non précisé de « choisir un chef ».
Tout concerne bien sûr sa succession, autant politique que religieuse. La plupart du temps, dans ses interviews, le dalaï-lama ne fait pas la distinction entre les deux. Il veillera également sur qui se sera et comment ce sera fait. « Dans le cas où le peuple tibétain veut à nouveau un réincarné, il doit être capable de finir les tâches que le dalaï-lama n’a pas pu compléter. Cela signifie qu’il doit venir d’un pays libre. »(9) La tâche à finir est bien sûr de détacher le « Grand Tibet » de la Chine. Actuellement personne au sein de la communauté tibétaine de l’étranger n’est en état de voyager autour du monde avec autant de charisme, de présider d’immenses sessions philosophiques religieuses et de répandre le message politique de la séparation. L’on spécule sur le jeune 17ème karmapa comme successeur mais cela m’étonnerait étant donné qu’il y a deux 17ème karmapas concurrents. L’un est plus ou moins couvé par le dalaï-lama, l’autre non. Mais ce dernier a beaucoup plus de soutien en Occident que le premier. De plus, les karmapas appartiennent à une autre école de bouddhisme que le dalaï-lama. Il y avait même, jusqu’au 19ème siècle, une rivalité sanglante entre les deux écoles. Il en subsiste toujours des tensions.(10) Il semblerait donc que la « retraite » du dalaï-lama ne sera pas du tout directement d’application.
Le 14ème dalaï-lama se permet de faire des déclarations politiques que peu de membres du clergé seraient prêts à faire. En 2009, pendant une tournée aux Etats-Unis, une réunion de 120 dissidents Chinois célèbres était organisée pour lui dans un hôtel de luxe à New York. Il n’a pas présenté à son auditoire chinois une « introduction au bouddhisme » mais il a exprimé son soutien quant à leurs aspirations de chasser le Parti Communiste Chinois (PCC) du pouvoir. « Le PCC a gouverné pendant suffisamment longtemps. Le temps est venu pour qu’ils prennent leur retraite » selon le 14ème dalaï-lama.(11) Il plaide donc en faveur d’un changement de régime dans toute la Chine. Ce thème est mis plus en avant dans ses discours et interviews des dernières années. Dans une interview avec le « Nouvel Observateur » du 17 janvier 2007 il dit déjà : « L’actuel régime chinois est radicalement matérialiste et communiste. Ceci est ridicule. » Et d’un discours du dalaï-lama pendant une audition du Sénat français, en août 2008, en pleine période de jeux Olympiques à Beijing : « J’insiste sur le fait que maintenant que la Chine s’intègre dans le marché international, elle ferait mieux d’embrasser les idéaux de la démocratie. (…) La communauté internationale n’a aucune raison de se laisser harceler par le système communiste chinois. Ici en occident il existe une liberté fondamentale. C’est pour cela qu’il est important que vous souteniez les populations qui ne jouissent pas encore de la liberté. » Il existe des dizaines d’autres exemples dans ses dires et qui vont dans le même sens.
Essayez de suivre ce scénario :
Fin janvier 2010 le dalaï-lama envoi deux représentants à Beijing pour y négocier du statut du Tibet avec le Parti Communiste Chinois (PCC).
Le 18 février il est reçu publiquement par Obama.
Deux jours plus tard il reçoit une médaille « Democracy Service Medal » de la part du « National Endowment for Democracy » (NED), cousin de la CIA.
Durant cette cérémonie, où il reçoit ladite médaille, il dit : « le Parti Communiste Chinois ferait mieux de prendre sa retraite » (AFP).
Trois constatations :
Il « négocie » avec une institution (PCC) dont, en fait, il ne veut plus.
Il provoque ses partenaires de négociation chinois en montrant qu’il reçoit le soutien d’Obama.
Il ne parle pas du Tibet mais d’un changement de pouvoir à Beijing.
Zhu Weigun, vice-président de la « section de front uni » du Parti Communiste Chinois répond en allant dans le même sens lors d’une interview avec le magazine allemand « Focus » le 22 septembre 2009 : « Si le dalaï-lama arrête sa croisade internationale contre la Chine, nous pouvons négocier son retour. Lors de ses visites auprès de hauts chefs de pays il ne fait rien d’autre que de perturber les relations de ces pays avec la Chine. Ce sont des interventions politiques et non religieuses. Il a dit au « Deutsche Welle » le 2 aout que « le Parti Communiste Chinois ferait mieux de prendre sa retraite ». Cela ne me semble pas être un discours religieux. Comment peut-on concilier ceci : il veut parler avec nous mais en même temps il veut que nous prenions notre retraite. Parler n’est pas juste un show. De plus, selon moi, de telles positions lui sont insufflées par les cercles dans son entourage direct, pouvoirs étrangers inclus, sponsoring compris. Un certain pays, que je ne veux pas nommer, lui a fourni cette année 16,75 millions de dollars de soutien. Ce soutien a depuis bien longtemps entrainé le dalaï-lama dans un piège. »
Le pays que Zhu « ne veut pas nommer » est publiquement connu. Le Congrès Américain prévoyait pour 2010 un montant d’environ 15 millions de dollars pour les organisations autour du dalaï-lama.(12) Ceci sont des aides d’Etat publiques et directes de la part des Etats-Unis. S’ajoutent à cela nombre d’ ONG semi-officielles et de « Fondations » qui transmettent de l’argent. La commission Européenne, pour sa part, met annuellement à disposition 1 million d’euros.(13)
En ce qui concerne la succession religieuse du dalaï-lama, la position des autorités tibétaines et du clergé au Tibet est claire : « Les règles historiques concernant la recherche du réincarné d’un important membre du clergé ne peuvent être changées suivant la volonté d’une personne, qui de plus le fait pour des motifs politiques » dit Shinza-Tenzin Choeta, lui-même une réincarnation, depuis 1955, en tant qu’abbé du monastère de Shinza à Lhoka, au sud du Tibet, et vice-président du parlement régional de Tibet. (14) Le dalaï-lama de son côté a déjà fait part de nombreuses versions possibles : « après moi s’arrête le système des réincarnations (…) j’indiquerai une réincarnation adulte (…) un référendum parmi les Tibétains devra indiquer s’ils veulent toujours la réincarnation après moi (…) une réincarnation sous tutelle chinoise en sera une fausse (…) une réincarnation après moi pourrait être une homme aux cheveux blonds ou même une femme (…) un conclave fermé comme les catholiques qui choisissent un nouveau pape » et d’autres variantes. Shinza-Tenzin Choeta : « le dalaï-lama a transgressé la croyance bouddhiste en parlant de lui-même après sa mort. Les membres éminents du clergé ne font pas ceci. »
(1) Date commémoration du début d’une révolte armée à Lhassa en 1959 qui échoua au bout de quelques jours et mena au départ du dalaï-lama en Inde. Le 10 mars est appelé « national uprising day » par les révoltés réfugiés. Avec ce slogan il y a des manifestations annuelles dans diverses villes mondiales par les défenseurs de l’indépendance du Tibet.
(2) Pour les 120.000 Tibétains vivant à l’étranger, mais en même temps comme maquette d’une constitution pour un « Tibet Libre ».
(3) www.tibet.com/govt/charter.html
(4) Note supplémentaire : dans la « Charter of Tibetans in Exile » il est défini à l’article 8 qui peut faire appel à la citoyenneté Tibétaine. Le critère principal est ethnique : si tu es Tibétain, tu es un civil tibétain. Ceci signifie que « l’autonomie » exigée implique une citoyenneté « à part « en Chine. Il est également mentionné que dans le cas d’un mariage mixte le non Tibétain du couple doit introduire une demande de naturalisation. Il y en a déjà quelques milliers au Tibet. Les règles pour être accepté en tant que « Tibétain » n’existent pas encore, elles devront être définies « plus tard » par le « régime autonome » selon la charte.
(5) Voir site web du CTA (Central Tibetan Administration), le « gouvernement » en exil.
(6) Voir site web personnel du dalaï-lama et également une émission sur France-Antenne 2 du 9 octobre 2008.
(7) Un beau-frère et la deuxième femme d’un autre beau-frère.
(8) Agence de presse Xinhua, 29/12/2008
(9) Interview avec Amitabh Pal, paru dans MO-magazine, mai 2006
(10) Voir http://karmapa.controverse.free.fr
(11) Asia Times Online 21/5/09 et Voice of America 30/4/09
(12) Site web ‘international Campaign for Tibet’, ‘Tibet appropriations’, FY 2010
(13) Résolution Tibet du parlement Européen, 25/11/2010
(14) China Tibet Online, 9/3/2010