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Palestiniens, Tibétains : même combat ?

jeudi 3 mars 2011, par André Lacroix

Ceux qui défendent la cause des Palestiniens (victimes de la politique israélienne) ne devraient-ils pas aussi défendre la cause des Tibétains (victimes de la politique chinoise) ? Voilà ce que pensent de bonne foi nombre de démocrates occidentaux, très mal informés de la réalité tibétaine.

Deux territoires envahis ?

La comparaison entre le Tibet et les territoires palestiniens repose en premier lieu sur l’idée que le Tibet a toujours été indépendant et qu’il a été annexé en 1950 par la Chine communiste. Mais qu’en est-il exactement ? Le Tibet a-t-il été indépendant ? Oui, mais c’était entre 629 et 842 sous la dynastie des Tubo. Puis, après des siècles plutôt chaotiques, le Tibet n’a plus jamais cessé de faire partie de l’empire chinois, avec des liens plus ou moins étroits selon les époques, que ce soit sous la dynastie mongole des Yuan (1277-1368), de la dynastie Han des Ming (1368-1644) ou de la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911).

Plus récemment, il est vrai, entre 1911 et 1950, le Tibet a encore connu une période qu’on pourrait qualifier d’indépendance de fait, mais qui n’a jamais été reconnue en droit par aucun pays, pas même les États-Unis, comme en atteste notamment le télégramme que Roosevelt a adressé au Guomindang en 1943 : « I then said [to Churchill] that Tibet had been part of China since imperial times and it is now part of the Republic of China, which had nothing to do with Britain. » (Hoover Institution and Fudan University Modern Research. Series : Leadership and Archival, 2009).

C’est que la Grande-Bretagne, en partant des Indes, avait réussi, au début du 20e siècle, à établir un protectorat sur le Tibet et ainsi à en desserrer les liens avec la Chine. La jeune république de Chine, née en 1911, était alors bien incapable de faire respecter ses droits sur sa province tibétaine, car elle était malmenée par les seigneurs de la guerre, puis déchirée entre les communistes et les nationalistes, et en 1937 soumise à l’agression japonaise. Il n’empêche que, pour Sun Yat-Sen, le premier Président de la République de Chine non communiste, la question tibétaine ne se posait même pas. En simplifiant quelque peu la complexité ethnique de cet immense pays, il affirmait que la Chine, comme les cinq doigts de la main, était composée de Han, de Mongols, de Mandchous, de Ouïgours et de Tibétains. Malgré les convulsions qui l’affaiblissaient, la Chine de la première moitié du 20e siècle n’a jamais cessé de considérer le Tibet comme faisant partie de son territoire : peu de temps avant la prise de pouvoir par Mao, l’ambassadeur de la Chine nationaliste exigeait encore, en mars 1947, que les drapeaux tibétains soient retirés de la salle de conférence de New Delhi sur les pays asiatiques. Tous les traités internationaux d’avant 1950 stipulent que le Tibet fait partie de la Chine. Il est donc historiquement plus que contestable d’affirmer que la Chine, devenue communiste, a annexé le Tibet : elle a seulement récupéré une partie de son territoire séculaire. Remarquons en passant que les Américains ne manquent pas d’air lorsqu’ils accusent la Chine d’avoir en 1950 annexé le Tibet (soit 1.220.000 km2), alors que les États-Unis, un siècle plus tôt, à l’issue de la guerre américano-mexicaine de 1846-1848, ont pris au Mexique plus de la moitié de son territoire, soit environ … 2.400.000 km2.

Bien que Tzvetan Todorov nous ait appris à nous méfier des abus de la mémoire, on peut sans crainte affirmer que, d’un point de vue historique, cela n’a aucun sens de comparer le Tibet compris peu ou prou depuis des siècles dans l’empire chinois avec des Territoires palestiniens annexés par le jeune État israélien – qui n’a cessé, par des conquêtes et des implantations, d’en grignoter de nouvelles parcelles au mépris du Droit international et des résolutions des Nations unies.

Deux peuples exploités ?

Pour certains défenseurs des droits de l’homme, à supposer même que le Tibet fasse partie de la Chine, le sort des Tibétains serait aussi misérable, depuis une soixantaine d’années, que celui des Palestiniens. C’est totalement faux. Le seul parallèle que l’on puisse faire entre l’arrivée des troupes chinoises à Lhassa et la création de l’État d’Israël, c’est que ces deux événements sont à peu près contemporains. Par contre, leurs conséquences sont diamétralement opposées.

Depuis le partage de la Palestine, décidé par l’ONU en 1947 – que les Arabes appellent al-Naqba (la Catastrophe) –, le sort des Palestiniens n’a cessé de se détériorer jusqu’à atteindre ces dernières années un degré de gravité insupportable. En Cisjordanie, le morcellement des terres imposé par l’occupant israélien empêche tout développement économique. Dans la Bande de Gaza, c’est encore pire : « 1,5 million de Palestiniens voient leur qualité de vie sensiblement dégradée dans la mesure où les denrées alimentaires, les médicaments, le carburant et les autres approvisionnements vitaux à leur disposition sont réduits au strict minimum (…) » (Rapport de l’OMS A62/ONF.DOC./1, 14 mai 2009).

Au Tibet, c’est exactement le contraire. Pour ceux qui s’y sont rendus régulièrement depuis une trentaine d’années, l’amélioration du niveau de vie saute aux yeux ; elle est même plus rapide que dans plusieurs autres provinces de Chine ; rien d’étonnant à cela : ces cinq dernières années, Pékin a alloué annuellement 4 milliards d’euros au développement de la RAT (Région autonome du Tibet), où habitent un peu moins de 3.000.000 de personnes, ce qui fait que chaque citoyen de la RAT reçoit plus de 1000 euros par an (existe-t-il au monde beaucoup d’autres régions qui reçoivent autant de soutien ?) Il n’y a pas si longtemps, les Tibétains, qui ne mangeaient quasiment que de la viande, des produits laitiers et de l’orge, devaient souffrir de carences en vitamines ; il faut voir aujourd’hui le marché de Lhassa : il regorge de légumes et de fruits frais, provenant des serres gigantesques que les Chinois ont construites dans la périphérie de Lhassa, et aussi des autres provinces de la Chine (les bananes arrivent par avion de l’île de Haïnan).

Le contraste est saisissant avec le sort des Palestiniens, privés du bénéfice de leurs exploitations séculaires d’agrumes (voir le beau film israélien Les Citronniers), quand ils ne sont pas victimes de l’arrachage de leurs oliviers...

Autre contraste à épingler : Israël a consacré 1 milliard d’€ à la construction d’un ouvrage gigantesque, tandis qu’au même moment la Chine consacrait 4 milliards d’€ à un autre ouvrage gigantesque. Mais la différence est de taille : dans le premier cas, il s’agissait d’un mur, un mur qui sépare ; dans le second cas, il s’agissait de prolonger la voie de chemin de fer entre Golmud et Lhassa, une voie qui rapproche… Dans les Territoires, les communications entre villages palestiniens, naguère naturellement reliés les uns aux autres par une géographie amène, sont systématiquement coupées par l’occupant, tandis qu’au Tibet, malgré la rudesse du climat et l’escarpement des pentes, les Chinois ne cessent de construire des routes permettant le désenclavement des bourgades les plus reculées.

Deux colonies ?

Pour certains défenseurs des droits de l’homme, à supposer même que le sort matériel des Tibétains se soit amélioré, ils resteraient vis-à-vis des Han dans un rapport de colonisé à colonisateur, comme les Palestiniens vis-à-vis des Israéliens. Ici encore, la comparaison est tout à fait inappropriée. Les Palestiniens des Territoires sont soumis quotidiennement à des contrôles humiliants aux checkpoints ; quant aux Palestiniens qui ont un passeport délivré par l’État d’Israël, ils n’y jouissent pas des mêmes droits que leurs concitoyens juifs. Les Tibétains, eux, qu’ils vivent en RAT ou dans les régions limitrophes, sont tous des citoyens à part entière de la République populaire de Chine.

Alors que le gouvernement de Netanyahou est en train d’hébraïser de force les noms de villes et de rues palestiniennes, il n’est pas rare, dans les provinces du Qinghai et du Gansu, de tomber sur des panneaux de signalisation trilingues, voire quadrilingues (chinois, anglais, tibétain et mongol).

À Jérusalem Est, des quartiers entiers du patrimoine palestinien sont rasés pour être reconvertis en « sites bibliques », voire en parkings. Au Tibet, un grand nombre de temples et monastères qui avaient été saccagés durant la Révolution culturelle sont aujourd’hui reconstruits ; beaucoup sont en cours de rénovation et d’embellissement.

Manifestement très mal informée de la réalité, une « journaliste » a même osé écrire que pour les Chinois Han « le Tibet est une sorte de réserve d’Indiens » (Nadia Carrassan, dans Le Vif-L’Express du 13/12/2010), comme si les Tibétains étaient un peuple humilié par la colonisation et que leur culture ne soit plus que du folklore à l’usage des touristes. Mais qu’en est-il exactement ?

Ce qui frappe le visiteur tant en RAT que dans les provinces limitrophes ayant une forte minorité tibétaine, c’est l’opulence des monastères, l’omniprésence des moines et la vivacité de la culture traditionnelle. Il s’y déroule d’extraordinaires fêtes populaires religieuses ou profanes, extrêmement colorées et bruyantes, réunissant des milliers de participants tibétains et très peu de touristes, avec un service d’ordre bien moins important que pour un match de football chez nous... Bien sûr, tout n’est pas parfait au Tibet : la Révolution culturelle a causé, au Tibet comme ailleurs en Chine, d’importants dommages - que la RPC reconnaît d’ailleurs aujourd’hui. Mais comment le dalaï-lama peut-il, au 21e siècle, parler encore de "génocide culturel" ? Alors que, dans l’ancien Tibet, la langue tibétaine n’était enseignée que dans les monastères, laissant l’immense majorité du peuple dans l’analphabétisme, la langue tibétaine est aujourd’hui obligatoirement enseignée dans l’école primaire et souvent pratiquée dans le secondaire (il est vrai, toutefois, que dans l’administration, voire dans l’enseignement supérieur, son usage devrait être davantage généralisé). Il se publie aujourd’hui au Tibet de nombreuses revues littéraires en tibétain. Ajoutons les efforts des dirigeants pour mettre en valeur la culture tibétaine en général : il y a en Chine des dizaines d’instituts de tibétologie dans lesquels travaillent des centaines de chercheurs ; à Xining, capitale du Qinghai, existe un magnifique musée moderne entièrement consacré à la médecine tibétaine. Et que dire de la tolérance des autorités du Tibet vis-à-vis des usages ancestraux (recrutement de garçonnets dans les monastères, voire même polyandrie ou sky-burial) ? On pourrait aisément trouver dans le monde, des centaines de minorités qui pleureraient pour jouir d’un tel "génocide culturel" !

Au lieu de jouer les donneurs de leçons, l’Occident ferait mieux de se rappeler que c’est lui qui a perpétré en Amérique, de l’Alaska à la Terre de Feu, le plus grand génocide physique et culturel de tous le temps et que l’Afrique subit toujours dans sa chair les conséquences de la politique coloniale et néocoloniale, sans oublier l’Asie et le Pacifique qui ont, eux aussi, quelques raisons de ne pas porter l’homme blanc dans leur cœur (ni les Japonais d’ailleurs).

Plutôt que d’établir des comparaisons plus que douteuses entre la situation de la Palestine et celle du Tibet, il serait peut-être plus pertinent de montrer en quoi les deux problématiques pourraient être rapprochées.

Deux messianismes

Le sionisme militant revendique l’agrandissement de l’État d’Israël, tel que défini avec ses frontières reconnues par les accords de cessez-le-feu de 1949, à l’ensemble de l’ancienne Palestine mandataire. Pour ces croyants fondamentalistes en la « Terre promise », il ne peut y avoir qu’un « Grand Israël », un « Eretz Israël » s’étendant de la Méditerranée au Jourdain. Cette mainmise revendiquée par la droite israélienne sur la « Judée-Samarie » (en fait et en droit, la Cisjordanie) – afin de constituer le « Grand Israël » – fait immanquablement songer à la prétention de Dharamsala d’imposer, conformément à l’article 3 de la "Charte des Tibétains en exil", une "politique guidée par le Dharma" dans l’Amdo et le Kham (en fait et en droit, la province du Qinghai ainsi que la frange occidentale du Gansu, du Sichuan et du Yunnan) – pour constituer, avec la RAT, le « Grand Tibet » ou « Tibet historique », un territoire atteignant les 3.500.000 km2…

Ces prétentions tirent l’une et l’autre leur origine d’une vision fantasmée de la terre. On sait le rôle du mythe de la « Terre promise » dans la genèse du sionisme, cette contrée biblique où, d’après le livre de L’Exode (3,8), « ruissellent le lait et le miel » : c’est ce paradis qui attirait les voyageurs de l’Exodus. Quant au Tibet, l’universitaire américain Donald S. Lopez a magistralement démontré que la « fascination tibétaine » découle notamment du mythe de la « Terre pure » qui est souvent représentée sous « forme de mandala sacré à potentiel paradisiaque » (Fascination tibétaine, Autrement, 2003, p. 172) . [1]

Mais, pour en revenir à des considérations moins éthérées, il est clair, pour tout observateur sérieux, que le « Grand Israël » est impossible à réaliser sans un affrontement sanglant avec le monde arabe et avec l’Iran, et que les auteurs de ce fantasme sont des irresponsables, voire des criminels. On aimerait qu’une semblable condamnation s’applique à ceux qui, à Dharamsala, entretiennent le rêve nostalgique d’un « Tibet historique » indépendant, qui ne pourrait se faire sans conflagration majeure. Comme l’écrit si bien Philippe Paquet (in L’ABC-daire du Tibet, éd. Philippe Picquier, p. 107-108) : "quelle capitale, où que ce soit dans le monde, serait prête à risquer l’affrontement - politique, commercial, voire militaire - avec Pékin en soutenant une hypothétique déclaration d’indépendance tibétaine ?" Même si des voix peuvent s’élever, dans des milieux laïques, contrer le « parasitisme » des moines tibétains et des rabbins ultra-orthodoxes, Il n’est nullement question ici de stigmatiser quelque religion que ce soit, en l’occurrence le bouddhisme et le judaïsme, mais de dénoncer les détenteurs de pouvoir qui utilisent la religion à des fins politiques, voire « ethnicistes », pour ne pas dire racistes. En Israël, les Arabes qui ont la nationalité israélienne, quelque soit leur religion, musulmane, druze ou chrétienne, ont officiellement et juridiquement les mêmes droits que les autres citoyens israéliens mais sont toutefois victimes de nombreuses discriminations. Aujourd’hui, au Tibet, c’est grâce à l’Etat chinois laïc que toutes les confessions sont tolérées : il y a ainsi plusieurs mosquées à Lhassa. Mais si jamais un Etat bouddhiste s’implantait au Tibet, il ne serait probablement pas bon d’être musulman (de la minorité Hui), comme il n’est pas bon d’être hindouiste au Bhoutan, cet État bouddhiste tant admiré par l’Occident et le dalaï-lama.

Samdhong Rinpoché, qui fut « premier ministre » du « gouvernement tibétain en exil » (de 2001 à 2011), s’insurgeant contre les mariages mixtes entre Tibétains et non-Tibétains, allait même jusqu’à déclarer en 2003 : « un des défis pour notre nation est de garder pure la race tibétaine » (interview au South China Morning Post, le 30 août 2003). Plus récemment, on a pu lire dans le nouveau guide pour la préparation aux examens en éducation civique dans les universités israéliennes que « les relations entre les jeunes hommes arabes et les jeunes femmes juives représentent une menace pour la majorité juive dans le pays » (selon Jillian Kestler-D’Amours, journaliste canadienne basée à Jérusalem, dans un article, mis en ligne sur le site d’Al-Jazeera le 30 juin 2012).

Le racisme ne serait-il pas la conséquence fatale du tout messianisme ? On est en droit de se poser la question. En tout cas, il semble bien que ni les exilés tibétains, ni l’État hébreu ne semblent prêts à renoncer à ce que Amin Maalouf appelle les « identités meurtrières ».

Récemment, un haut dignitaire de Dharamsala a déclaré que ce qui lui faisait problème, c’étaient les mariages entre Tibétains et Chinois Han. Sans commentaire.

Deux puissants lobbies

Si de tels dérives sont encore possibles au 21e siècle, c’est que, tant l’État d’Israël que le « Gouvernement » tibétain en exil savent qu’ils peuvent compter sur de très puissants soutiens occidentaux, sans lesquels ils devraient faire preuve de plus de modestie. Dans les deux cas, il s’agit d’un abcès de fixation entretenu par les USA (avec la complicité des Européens). Israël ne tiendrait pas très longtemps sans le soutien massif des "pays libres". Quant aux exilés tibétains réunis sous la houlette du dalaï-lama, ils ont été soutenus massivement par la CIA dans le contexte de la guerre froide, et cette aide continue aujourd’hui via le NED (National Endowment for Democracy) dans le contexte de la guerre économique avec la Chine. S’il est un domaine où la comparaison s’impose entre Jérusalem et Dharamsala (deux « capitales » non reconnues internationalement), c’est dans le nombre et la puissance des lobbies à leur service.

Le lobby sioniste est bien connu, qui est actif dans le monde entier. Aux États-Unis, il fait à ce point partie des institutions qu’il est souvent appelé « The Lobby ». Fort de son statut de « Lobby national », l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) intervient directement auprès du Congrès américain. Il chapeaute un réseau très structuré et très influent et peut compter sur l’adhésion inconditionnelle de nombreux groupements, comme l’ADL (Anti Defamation League) et l’AJC (American Jewish Congress). Grâce à leurs énormes moyens financiers, ces groupes de pression s’attachent et, très souvent, réussissent à stigmatiser et intimider les opposants, à casser des politiciens qui penseraient autrement et à formater l’opinion publique en faveur d’Israël (voir, à ce sujet, les analyses de Jeffrey BLANKFORT, un journaliste juif états-unien).

Ce qu’on connaît moins en Occident, c’est le lobby indépendantiste tibétain qui, mutatis mutandis, n’a rien à envier au lobby sioniste. Mentionnons en premier lieu l’ICT (International Campaign for Tibet) où siègent conjointement de hauts fonctionnaires états-uniens et des représentants du dalaï-lama et dont le président d’honneur n’est autre que le suave acteur hollywoodien Richard Gere... Cette ICT revendique 400.000 membres et est largement financée par des dons publics et privés. Ce lobby possède d’innombrables émanations en Europe, du type "Free Tibet", les divers "Amis du Tibet", les "Comités de soutien au peuple tibétain", le "Tibetan Youth Congress", les "Students for a free Tibet", "Global Human Rights Torch Relay", etc., etc. On voit même apparaître sur le net des sites comme une obscure "Fédération Internationale pour la Justice en Chine" qui revendique son anonymat pour mieux intoxiquer l’opinion.

Car une des caractéristiques de beaucoup de lobbies tant sionistes que « dalaïstes », c’est qu’ils ne sont pas très regardants envers l’honnêteté intellectuelle. On se souvient, par exemple, de la campagne de haine et de calomnie orchestrée par certains milieux juifs contre le journaliste français et israélien Charles Enderlin, après son reportage du 30 septembre 2000 sur la mort d’un enfant palestinien. De manière générale, chaque fois que quelqu’un se permet de critiquer la politique israélienne, il est systématiquement contredit par les lobbies sionistes qui l’accusent d’antisémitisme ; et l’invocation de la Shoah suffit à d’aucuns pour justifier l’injustifiable. Semblablement, de nombreux lobbies indépendantistes tibétains se contentent souvent de reprendre des fables qui finissent, à force d’être sans cesse répétées, par passer pour des vérités, comme, par exemple, les "2.000 à 3.000 Tibétains fuyant chaque année la Chine pour gagner l’Inde par le Népal ». Si c’était vrai, les exilés tibétains en Inde seraient deux fois plus nombreux qu’ils ne le sont en réalité et, selon un câble de l’ambassade américaine à New Delhi, révélé par Wikileaks, la moitié des Tibétains passés par Nelen Khang [centre pour réfugiés tibétains à Katmandou] entre 1980 et 2009, sont retournés au Tibet. (Voir le reportage de Sabine Verhest intitulé Du toit du monde au plat pays (2/3), in La Libre Belgique, 22-23/01/2011, p. 19). Autre contre-vérité qui fait florès en Occident : le prétendu « génocide culturel » (voir plus haut). Ou encore : les Chinois se rendraient coupables de stérilisations et d’avortements ; c’est aberrant : il faut savoir que la politique de l’enfant unique n’est imposée en Chine qu’aux Han et ne s’applique pas aux minorités, ce qui n’est d’ailleurs pas sans conséquence au Tibet où l’augmentation de la population réduit parfois dramatiquement la superficie agricole disponible par habitant. Quant aux « 1.200.000 tués tibétains », ce chiffre devrait figurer au hit-parade des allégations contestables les mieux ancrées à force d’être ressassées usque ad nauseam : il est encore repris tel quel dans la dernière édition du « Lonely Planet ». Rappelons simplement ici que c’est précisément après avoir constaté le manque de fiabilité des témoignages ou documents relatifs au nombre, couramment avancé, de victimes tibétaines que Patrick French, cet historien et journaliste anglais passionné du Tibet, a démissionné de la présidence "Free Tibet Campaign" (voir son ouvrage Tibet, Tibet : A Personal History of a Lost Land, 2003, paru en français chez Albin Michel en 2005).

De même que l’on peut être choqué par l’attitude des gouvernements occidentaux qui cachent leur soutien fort peu critique à l’État d’Israël sous le couvert de la théorie de l’équidistance, on a aussi le droit d’être frappé par le parti pris antichinois très généralement adopté dans le « monde libre » à propos du Tibet.

Deux nouveaux champs d’étude

Heureusement, toutes les approches ne sont pas aussi partiales, tant pour le problème palestinien que pour la question tibétaine. Grâce à l’ouverture des archives israéliennes et britanniques portant sur le événements de 1948, ceux qu’on a appelés les Nouveaux Historiens israéliens, Simha Flapan, Benny Morris, Tom Segev, Ilan Pappé et Avi Shlaïm ont pu, dès la fin des années 1980, ébranler plusieurs éléments centraux de l’historiographie israélienne sur la naissance de l’État d’Israël, provoquant, on s’en doute, une forte opposition dans les milieux académiques officiels. Il en va de même concernant le Tibet : profitant de la « déclassification » des archives états-uniennes, des chercheurs, comme Kenneth Conboy et James Morrisson, Mikel Dunham, Melvyn Goldstein, Tom Grunfeld, Shakya Tsering ou Kenneth Knaus, ont pu mettre en lumière un certain nombre de faits qui secouent notre vision de la question tibétaine et modifient quelque peu l’image d’Épinal qu’on se fait en Occident du dalaï-lama, un personnage qui, malgré tout son charisme, apparaît comme un pion sur un échiquier géopolitique qui le dépasse.

Au risque de pousser un peu loin le parallélisme, on pourrait aussi rapprocher les études récentes qui ont trait aux origines du peuple juif et celles qui s’intéressent aux origines du peuple tibétain, marquées l’une comme l’autre par l’hétérogénéité. On se souvient du tollé suscité en 2008 par la publication en français, chez Fayard, du livre de Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé. De la Bible au sionisme. Prenant le contrepied de l’idéologie largement dominante, l’historien israélien affirme notamment qu’il n’y a pas eu d’exode forcé après la destruction du temple de Jérusalem en 70 après Jésus-Christ et que le « peuple juif », loin de former une ethnie homogène, est composé essentiellement de populations locales converties au judaïsme, une religion jadis prosélyte, dont une partie est revenue de nombreux siècles plus tard en Palestine pour y former l’État d’Israël. Moins polémique assurément, mais tout aussi intéressant à notre point de vue, est le rappel utile de la diversité de la population tibétaine, encore visible aujourd’hui, d’une vallée à l’autre, dans les visages, les dialectes, les fêtes populaires, les vêtements, les bijoux, les architectures… C’est que sur le Haut Plateau également, outre les conditions climatiques, le facteur religieux a été un puissant moteur d’unification, la religion Bön tout d’abord et puis le bouddhisme qui s’est peu à peu imposé (voir notamment Élisabeth Martens, Histoire du Bouddhisme tibétain. La Compassion des Puissants, L’Harmattan, 2007, pages 70 et suivantes).

Ces approches contemporaines ont le mérite de montrer que les dérives nationalistes et identitaires, qu’elles soient sionistes ou dalaïstes, sont le résultat de constructions idéologiques au service de desseins politiques qui sont tout sauf incontestables. Ils sont de moins en moins excusables, ceux qui aujourd’hui continuent à réciter le credo sioniste et ceux qui continuent à réciter le credo dalaïste. Place à l’esprit critique et à la nuance !

Un amalgame inacceptable

C’est ainsi que les vrais amis d’Israël, ceux qui estiment que cet État a le droit d’exister dans le concert des nations moyennant le respect du Droit international, c’est ainsi que les vrais amis du Tibet, ceux qui estiment que le peuple n’a rien à gagner des fantasmes revanchards des exilés indépendantistes, liront sûrement avec attention ces lignes « décoiffantes » de Jean-Luc Mélenchon (voir : www.jean-luc-melechon.fr/ ?m=200804) : "Pour fixer la sympathie des opinions occidentales, le Dalaï Lama utilise un vocabulaire qui tente un parallèle inacceptable avec la Shoah. Qui lui dira qu’en Europe nous considérons que la Shoah est un événement radicalement singulier en tant que crime contre l’humanité ? Nous n’acceptons pas d’en dissoudre le sens par des usages verbaux qui finiraient par en diluer la signification, car cela reviendrait à le minimiser et à relativiser la responsabilité de leurs auteurs et des idéologies qui l’ont rendu possible. La référence permanente aux ’six millions de Tibétains’, chiffre opportunément largement arrondi pour suggérer des parallèles, la référence nauséabonde à une décision des autorités chinoises d’imposer une ’solution définitive’ (les guillemets autour de cette expression sont dans le texte initial du discours devant le congrès américain), l’usage inacceptable du concept de ’génocide culturel’ à rapprocher de celui de ’l’holocauste dont a souffert notre peuple durant les décennies passées’, tout cela forme un tout qui ne peut être fait par hasard. Je m’en suis ému en voyant ces mots placés comme ils le sont dans les textes des discours. »

Cet amalgame inacceptable est à méditer par tous ceux qui, de bonne foi, pensent aider le peuple tibétain en adhérant aux thèses du dalaï-lama.

P.-S.

André Lacroix, auteur de la traduction française de "The Struggle for Modern Tibet The Autobiography or Tashi Tsering" par Melvyn Goldstein, William Siebenschuh et Tashi Tsering, (éd. Sharpe, New York et Londres, 1997)

"Mon combat pour un Tibet moderne, Récit de vie de Tashi Tsering" (éd. Golias, 2010) andre.lacroix@base.be

Notes

[1] Ce que Lopez ne dit pas, c’est que cette fascination s’est aussi exercée sur des dignitaires nazis, pour qui le Tibet devait être le berceau de la race aryenne...


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