dimanche 9 mai 2010, par Jean-Paul Desimpelaere
Le pic le plus haut – 6740 m – s’appelle Kawagebo, ce qui veut dire : « dieu des monts enneigés », le plus saint pour l’école kagyupa du bouddhisme tibétain. En 1991, une expédition d’alpinistes, 6 chinois et 11 japonais, a été précipitée dans le vide par des avalanches. Sept ans plus tard, on les a retrouvés, quatre kilomètres plus bas dans le glacier Mingyong. Selon la croyance populaire tibétaine, les avalanches sont causées par le dieu Kawagebo qui, quand il est en colère, secoue ses épaules pour punir ceux qui défient son pouvoir.
Chaque montagne sacrée a son propre rôle ou pouvoir d’attraction. La chaine de montagnes de Meili sépare les profonds bassins [1] du Mékong et de la Salouen de moins de 50 km. Il fut un temps où c’était un poste important sur la route des caravanes, qui reliait des parties de la Chine avec la Birmanie et l’Inde. C’est d’ailleurs toujours une route commerciale entre le Tibet et le Yunnan. Les montagnes sacrées tibétaines se trouvent à peu près à mi-chemin sur cette route commerciale, dans une région des plus inhospitalières. Rien que de l’atteindre et de la voir est une bénédiction selon la croyance populaire. Le lamaïsme a intégré ces endroits traditionnels comme lieux de pèlerinage. Chaque montagne a son signe zodiacal favorable aux pèlerinages. La région de la montagne sacrée de Meili est fortement visitée après les moissons pendant le dernier mois de l’été, surtout l’année du mouton.

Le Kawakarpo, très souvent dans les nuages.
Même les pèlerinages n’échappent pas à la modernisation. Dans les petits villages aussi on trouve maintenant des dancings où l’on sert à prix d’or de la bière en bouteilles au lieu de la traditionnelle bière d’orge. Des bouteilles vides, des boites et des emballages de plats préparés jonchent le chemin des pèlerins. Une randonnée autour de la chaine de montagnes en sens horaire démarre du village de Yangzan, fait 280 km de long et dure minimum dix jours ! Un plus petit circuit de 28 km, assez bien pour les croyants un peu moins convaincus, dure deux jours. C’est inimaginable aussi d’où et de quelle distance viennent les pèlerins tibétains, généralement des Khampa. [2] Un collègue chercheur a rencontré un jour un groupe de tibétains originaires du Garze, des centaines de kilomètres au nord. Ils avaient commencé par une visite au monastère de Pelcho dans le Garze même, après ils avaient poursuivis leur voyage jusqu’à Lhassa et Xigaze pour visiter les monastères de Tashilumpo et Jokhang et pour finir, ils voulaient rentrer par l’ouest par la route Lhassa-Yunnan jusqu’au mont Meili. Ils voyageaient avec un camion loué. Les 30 derniers km, par contre, ils ont du les faire à cheval ou à pied parce que même un véhicule tout terrain n’arrive pas au sentier qui fait le tour du mont Meili. Un autre groupe, de bien 60 personnes, venait de l’encore plus lointain Qinghai. C’étaient tous des tibétains du département autonome de Golog. Dans les provinces chinoises autour du Tibet, des parties de ces provinces – les départements – peuvent recevoir le statut « d’autonome » s’il y vit une majorité d’une certaine ethnie. Le Qinghai est une province chinoise comme les autres mais est composé à plus de 80% de départements autonomes : quelques Hui, d’autres Mongols ou Tibétains.
Le village situé le plus haut dans les monts Meili est Yubeng : il y vit plus ou moins vingt-cinq familles tibétaines. Le village est enneigé et coupé du monde de décembre à avril. Il y a un petit hôtel pour pèlerins en automne, malgré que la plupart dorment dehors dans un endroit abrité ou des petits temples. Un sentier à part mène de Yubeng à la cascade sacrée à 4500 mètres. Tous les pèlerins y viennent priant et chantant pour un bain froid après la longue marche en montagne. Ainsi, une frêle dame de 64 ans, Tashi Chusu, qui fait le pèlerinage tous les ans depuis ses neuf ans et veut continuer à le faire tant qu’elle le peut. En dépit de toutes les révolutions et malgré les missionnaires. Car ceux-là étaient là aussi, avec une église catholique tout près de la montagne bouddhiste de Meili, la cathédrale de Cizhong, bâtie en 1905. Les gens qui vivent autour du clocher y chantent encore des psaumes deux fois par an, à Pâques et à Noël.
[1] Les vallées du Mékong et de la Salouen se trouvent à une altitude d’environ 2000 mètres. Le canyon a donc une profondeur de plus de 4000 mètres.
[2] Pa ou po veut dire « gens » en tibétain. Les Khampa sont donc les gens du Kham.