jeudi 6 mai 2010, par Jean-Paul Desimpelaere
Dans « Guidelines for international development projects and sustainable development in Tibet »(1), un texte de l’administration du 14è dalaï-lama servant de mode d’emploi pour les investisseurs étrangers au Tibet, on trouve une allusion au Bhoutan comme état modèle. Le 14è dalaï-lama aime se servir de la notion de « Bonheur National Brut », qu’il reconnait avoir empruntée au Bhoutan. Il y voit un slogan pour le futur système économique « libre » du Tibet. Un reportage dans Le Soir dépeint un côté obscur de ce bonheur brut au Bhoutan : 106800 réfugiés bhoutanais, depuis 15 ans au Népal, nourris par l’Europe. Ils vivent dans des camps de baraquements au sud-est du Népal. 106800 est le nombre officiel du PAM, une organisation de l’ONU pour la distribution de vivres. L’ONU voudrait maintenant les recompter, car leurs plus jeunes enfants ne sont pas encore enregistrés dans les statistiques. Le Bhoutan compte environ un million d’habitants, il s’agit donc d’un dixième de la population. Ils vivent maintenant dans des camps en attendant d’être replacés aux États-Unis et en Europe, sauf en Belgique (2). L’Europe alloue un budget annuel de 2 millions d’euros à l’approvisionnement en vivres de ces gens. Pourquoi ces réfugiés ont ils fui le Bhoutan ?
Cet état lamaïste a validé en 1985 une loi discriminante qui limite les droits des hindous. Le HCR (Hauts Commissariat aux Réfugiés) de l’ONU qualifie cette loi « d’ethno-nationaliste », visant à préserver la position privilégiée de la culture bouddhiste traditionnelle (3). Les réfugiés dont il est question sont principalement des Lhotsampas, des Népalais qui vivent depuis quatre, voire cinq générations au Bhoutan. Ces Nepalis présents depuis le début du 20è siècle dans cette région sont hindous, pas bouddhistes. Le gouvernement bhoutanais les a privés de leurs droits civils, de l’accès au marché du travail et de l’enseignement dans leur propre langue. De plus, ils ont du abandonner le port du costume traditionnel népalais pour celui du Bhoutan. C’est un peu comme le port du voile chez nous, mais en pire. Des émeutes ont suivi, ainsi que la répression. Depuis le début des années nonante, les anciens népalais sont sérieusement poussés à quitter le pays par diverses tracasseries ou en sont directement mis à la porte. Par compassion peut-être ? Le Bhoutan est un état lamaïste d’une des quatre écoles du bouddhisme tibétain qui y est très influente dans le pouvoir politique. Ce n’est pas la même école que celle du 14è dalaï-lama, dans le passé, elles étaient même plutôt concurrentes. Mais le 14è dalaï-lama aime citer le Bhoutan comme exemple pour ce qu’il veut voir renaître au Tibet.
Pour le Bhoutan, on trouve sur le site web de la CIA l’information d’un PNB par habitant de 1000 euros par an et une espérance de vie moyenne de 55 ans. C’est en effet un peu plus élevé que dans l’ancien Tibet d’avant 1959. Le Bhoutan vit à 90% de l’agriculture. Pour le reste il livre de l’électricité hydraulique à l’Inde. Le système économique est basé sur la propriété foncière et les entreprises privées, ce qui entraine des différences de revenus énormes. La famille royale et son administration paradent luxueusement en Inde et en occident, du Bonheur National Pur.
C’est exactement au moment des expulsions au Bhoutan que le gouvernement en exil du 14è dalaï-lama est arrivé avec son texte « Guidelines for international development projects and sustainable development in Tibet »1, où l’état bhoutanais est cité comme modèle à suivre pour un futur Tibet « libre ». Une nation, UN peuple ?
Sources : « A Future Vision », 14è dalaï-lama, 26/02/1992 Site web de la « Central Tibetan Administration », administration en exil du 14è dalaï-lama. Le Soir, 03/01/2007. CIA, World Factbook on internet.