lundi 1er mars 2010, par Jean-Paul Desimpelaere
Température en hausse.
Ces cinquante dernières années, la température moyenne au Tibet a connu une augmentation de 0,3°C par décennie, ce qui fait aujourd ’hui 1,6°C de plus qu’en 1959 ("Journal of Geographic Sciences", Volume 16, 2006, 3). Les quatre hivers les plus chauds de ces 35 dernières années au Tibet se sont tous passés après l’an 2000. Les prévisions de l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM) sont que la température va encore augmenter de 1,6°C d’ici 2039 et encore de 2,4°C supplémentaires d’ici la fin du siècle, et cela dans le meilleur des cas, en prenant en compte une diminution drastique des émissions de CO2 à l’échelle mondiale, sans cela ce serait deux fois plus. Différentes études de par le monde ont démontré que les régions au dessus de 4000m d’altitude se réchauffent plus vite que le reste de la planète. Les glaciers du Tibet reculent chaque année de 10 à 15 m. Dans la région de la source du Yangzi, au Qinghai, à peu près 200km2 de glaciers ont disparu en quarante ans. Certains lacs en sont temporairement agrandis, malgré les faibles précipitations au Tibet. Ainsi, le lac Serling Tso, deuxième plus grand du Tibet, s’est étendu de 800 km carrés ces dix dernières années, ce qui implique qu’autant de pâturages pour le bétail ont disparu. Au Tibet, le réchauffement aura une influence positive pour l’agriculture sur ces hauteurs rigoureuses, mais la gestion de l’eau risque de poser des problèmes. Les conséquences pourraient aussi bien être des inondations que des manques temporaires en irrigation et en eau potable. D’un intérêt plus général, il y a l’effet refroidissant du Haut- Plateau asiatique sur le climat mondial. Si l’effet refroidissant diminue, le réchauffement planétaire accélèrera et ce ne sera plus un effet direct des gaz à effet de serre.
Dans le nord et dans l’ouest du Haut-Plateau, dans la province du Qinghai et au Tibet occidental cette hausse des températures est couplée à une baisse des précipitations, en moyenne 20% plus faibles qu’il y a 50 ans. Voilà qui est autrement plus néfaste pour ces régions déjà fort sèches. La conséquence directe en est une avancée immédiate du désert. Le peu d’herbe qui y poussait disparait, les flancs de montagne deviennent sablonneux. Sur vingt ans, j’ai pu le constater de mes propres yeux. L’élevage accentue encore ce fait. Il y a aujourd’hui trois fois plus de yacks et de moutons qu’il y a cinquante ans, c’est qu’il y a trois fois plus de tibétains aussi. [1] Par le passé, la chasse [2]– aujourd’hui interdite – n’a pas joué en faveur des herbages non plus, car les « pikas » – une espèce de rat de montagne herbivore – se propagent telle une épidémie parce que les petits prédateurs ont été tués pour leur pelage ou leur plumage. J’ai aussi pu observer moi même ces « pikas » qui grouillent de partout.

Une partie du Haut-Plateau est déserte. Ici dans la province du Qinghai, à 5000m.
Au Tibet oriental et dans la province du Sichuan, la tendance de la décennie passée est à l’augmentation des précipitations. Les glaciers n’y reculent pas. C’était déjà une région humide. Les risques d’inondation et de glissement de terrain y augmentent.

Ceci n’en est qu’un petit.

Sur la frontière entre le Tibet et le Sichuan il peut faire humide.
En mettant en route des projets de reboisement, en diminuant les cheptels, en protégeant d’énormes superficies d’herbages, en limitant l’industrie.
On pourrait dire : « voilà qui est évident. » Mais l’échelle et la rapidité de mise en oeuvre ne sont pas aussi évidentes. La Chine est en grande partie encore un pays en voie de développement, avec un PNB par habitant plus bas que celui de la Turquie. Le Haut-Plateau est grand comme cinq fois la France et représente un quart de la superficie du territoire chinois, ce qui est donc très grand. Des budgets de milliards d’euros [3] sont libérés par le gouvernement central ces dernières années. Au Tibet, ces six dernières années, un total de 1,7 milliards d’euros ont été consacrés à l’entretien et la plantation de zones boisées d’à peu près 100000 km2 (trois fois la Belgique). L’état chinois a beaucoup d’argent car ce sont eux qui contrôlent majoritairement l’économie et en retirent donc beaucoup d’impôts. Ceux-ci peuvent alors être alloués à des priorités à définir. S’ils mettent la protection de l’environnement sur le Haut-Plateau à l’avant de l’agenda budgétaire, nous ne pouvons que nous en réjouir mondialement. Quelle économie de marché libérale voudrait et pourrait mettre en oeuvre un tel programme ?
La Chine y trouve évidemment un intérêt, sinon elle ne le ferait pas. Leur autonomie alimentaire et en eau en dépend. S’ils ne sauvent pas le Haut-Plateau ils auront bientôt de gros problèmes dans le reste du nord de la Chine. Mais qui vole à leur secours pour l’impact mondial qu’a le Haut-Plateau, le « troisième pôle » de la terre ? Personne, au contraire, on entend gémir pour l’indépendance de cette région, avec un leader religieux comme pion pour affaiblir la Chine dans le jeu des puissances mondiales. Quelle puissance occidentale va investir plus pour sauver le Haut-Plateau ? À voir l’avancée du désert en Afrique ce n’est pas l’Occident qui va se fouler le porte monnaie.
En 2010, une bande boisée, d’une largeur moyenne de 800m, sera plantée le long de la route de Xigaze à Sakya (sur une distance de 150 km, dans l’ouest du Tibet). Cette route se trouve en grande partie à une altitude légèrement supérieure à 4000m. Avant, il n’y poussait pas grand chose d’autre que de dures herbes de montagne.
Depuis 2006, un tiers du territoire tibétain est une zone protégée officiellement, où toute exploitation humaine est interdite.

Une protection secondaire des arbres sur le plateau consiste à favoriser l’installation de cuves de bio-méthanisation chez les familles paysannes, pour remplacer le bois comme carburant pour le poêle par du biogaz produit à base d’excréments animaux. Ces dernières années, les installations sont mises gratuitement et à grande échelle à disposition des communautés paysannes tibétaines.
Des projets de reboisement à grande échelle semblables sont en route dans la province du Qinghai, qui forme le nord du Haut-Plateau, et également dans une partie de la province de Gansu, dans le nord-est. Des centaines de kilomètres carrés sont replantés de jeunes arbres grâce à plus ou moins 140 millions d’euros de subsides du gouvernement central chinois.
En tout cas, j’ai pu observer sur place à travers les années que la population, via ses structures locales, y participe pleinement. Ce sont des groupes de simples villageois qui plantent les arbres. Les troupes frontalières de l’armée y sont également impliquées, ce sont elles qui creusent les trous. Les villageois reçoivent une petite compensation par journée.
Au marché, à Lhassa, on peut acheter une affiche avec une vieille photo du Potala, quelque part au début du 20è siècle. On peut y voir les larges alentours du palais. Que n’y voit-on pas ? Des arbres. C’est une invention que le nouveau régime chinois aurait tout coupé depuis 1951. Aujourd’hui, il y a des arbres à Lhassa. Le taux de boisement à Lhassa est maintenant de 10,5%, ce qui est assez élevé pour une agglomération urbaine, d’autant plus dans ces conditions géographiques et climatologiques. En 2010, l’administration de la ville prévoit d’encore planter 13 km carrés de bois supplémentaires, comme écran de protection contre les tempêtes de sable. Dans tout le Tibet, un peu plus de 100 millions d’euros ont été consacrés au reboisement en 2009. Quand on visite le Tibet, d’année en année, ces efforts sont très visibles. À l’exception de la vieille ville au centre, Lhassa est devenue une ville très verte. Dans toute la Chine le taux de boisement est aujourd’hui de 21%, ce qui n’est pas mal non plus, vu l’aridité du nord et l’étendue du Haut-Plateau, dont de grandes parties se trouvent au dessus de 5000m. C’est presque autant que dans la Papouasie Nouvelle Guinée tropicale, avec ses 24 %. Dans les cinq années à venir, la Chine espère y ajouter 2%. Vu la grande superficie du pays et le peu de terres disponibles (7% de la surface arable de la planète pour 20% de la population mondiale) ceci est un exploit en soi. Ces efforts sont également visibles aux alentours de nombreuses villes dans le pays.
Réorienter la mauvaise gestion forestière dans la province du Sichuan Dans les années 1960 et ’70, trop d’arbres ont été abattus dans l’ouest du Sichuan, sur le flanc oriental du Haut-Plateau. Les chauves conséquences en sont encore visibles sur les pentes des profondes vallées de tous les affluents du Yangzi. Dès les années 1980, il y eut de plus en plus d’interdictions de couper du bois dans ces régions. L’application en laissait parfois à désirer et le profit pour l’économie locale, par la libéralisation du marché en Chine, n’amena pas immédiatement une politique de gestion forestière stricte, comme en témoigne J. Studley (voir sources). Le gouvernement chinois aussi a du rendre la protection légale et pratique des forêts plus stricte d’année en année. Ceci est arrivé définitivement en 1998, avec une interdiction totale d’abattage et un système de vérification efficace dans une zone de 45000 km2. À côté de cela, le double de cette superficie a encore été destiné au reboisement, ensemble cela fait quatre fois la superficie de la Belgique. Mais il est vrai que la Chine doit encore faire face à des problèmes dans l’inventorisation et la gestion en ce qui concerne la gestion forestière.
Le gouvernement central chinois a décidé en 2009 de prévoir dorénavant 80 millions d’euros de subsides annuels pour la protection des pâturages au Tibet et la lutte contre l’avancée du désert, c’est ce qu’a fait savoir le gouverneur tibétain Qianba Puncog en décembre 2009.
À peu près 20% du Tibet est un désert. Il s’agit de 200000 km2, six fois la Belgique. Les budgets de ces dernières années visaient à en prévenir l’extension. Pour les vingt années à venir, le gouvernement régional a lancé le projet de récupérer le tiers du désert par la plantation d’herbages. Planter de l’herbe sur une superficie égale à deux fois la Belgique ! Savoir s’ils vont y arriver ? Qui n’espèrerait pas ?
La région où le Fleuve Jaune, le Fleuve Bleu et la Salouen prennent leur source est dépeuplée. Le gouvernement chinois a décrété d’une zone énorme, légèrement plus grande que la France, qu’elle est de la plus grande importance écologique. Il s’agit de la région où les Fleuves Jaune et Bleu et la Salouen prennent leur source. L’activité humaine en est bannie. C’est une région qui reçoit peu de précipitations et qui se trouve à haute altitude : 5000m en moyenne. Le bétail, toujours de plus en plus nombreux a mené la zone vers un manque de pâturages critique. Il a été déterminé grâce à des photos satellites qu’il y a déjà un effet sur les trois années passées : les herbages se sont rétablis sur un petit dixième de cette superficie.
Jusqu’en 2009, toute l’électricité produite au Tibet l’était durablement par l’énergie hydraulique. Cela a changé. Une grande centrale thermique au mazout est entrée en service fin décembre 2009. La centrale a été livrée et installée gratuitement par le China Huaneng Group [4], une entreprise d’état, comme centrale d’urgence pour résorber le manque temporaire en électricité, surtout à Lhassa. La capacité des barrages ne suffit plus à la consommation croissante d’électricité. La prospérité au Tibet ayant augmenté, les gens ont acheté beaucoup d’appareils électriques, notamment des radiateurs. À cela s’ajoute que 2009 a été une année très sèche pour au Tibet. La production d’électricité ne pouvait plus suivre – jusqu’à 25% de capacité insuffisante, d’après la société distributrice d’électricité – ce pourquoi les cimenteries et les mines ont été fermées pour six mois cet hiver, pour continuer de garantir l’approvisionnement de la population en électricité. Cette mesure ne semble pas suffire car Lhassa est soumise régulièrement à des coupures de courant depuis octobre. La capacité totale installée au Tibet était de 720 mégawatts en 2009, c’est 20 fois moins que dans notre petite Belgique. La nouvelle centrale thermique y ajoute d’un coup 100 mégawatt, ce qui fait donc 14% de production non durable d’électricité, là où avant elle était nulle. Le manque en énergie est encore un problème global en Chine, il ne s’agit pas seulement du Tibet. Dans différentes grandes agglomérations du pays des coupures de courant ont également lieu l’hiver. La grande ville industrielle moderne de Wuhan a ainsi du mettre en arrêt de travail à peu près deux mille entreprises pour éviter des coupures généralisées.
[1] L’affirmation des groupes autour du dalaï-lama qui dit qu’ 1,2 millions de tibétains ont péri suite à l’occupation chinoise est tout bonnement impossible alors que la population à triplé pour arriver à 6 millions d’habitants aujourd’hui, ce que démontrent différents démographes. Mais cette fausse information continue à circuler.
[2] Les chasseurs étaient des tibétains, pas des chinois Han comme le racontent encore les groupes autour du dalaï-lama. Les actuels gardes-chasse et éventuels braconniers sont également des tibétains
[3] Il est difficile d’établir un total précis car presque chaque mois de nouveaux budgets sont alloués. De plus, il y a aussi les budgets régionaux et les projets subsidiés par d’autres provinces et même quelques uns financés depuis l’étranger. Pour 2010, le gouvernement central libère 2,5 milliards d’euros pour l’entièreté du Haut-Plateau (Xinhua, 02/03/09).
[4] 425è au classement mondial des plus grandes entreprises