samedi 22 janvier 2011, par Jean-Paul Desimpelaere
Le 13e dalaï-lama, au début du 20e siècle, constatant le déclin de l’empire mandchou et l’arrivée des pays occidentaux en Chine, cherchait un « patron » qui lui garantirait le pouvoir local, temporel et spirituel, sur le Tibet (l’actuelle RAT). Dans ce but, il s’est rendu à cheval à Oulan-Bator, à Pékin, à Darjeeling (auprès des Anglais) ; il avait un conseiller russe et un conseiller japonais. C’était loin d’être un ignorant « isolé du monde ». À la chute de l’empire mandchou, en 1912, il choisit l’aide des Anglais pour chasser l’armée chinoise du Tibet (le Tibet actuel). Soit dit entre parenthèses, cette expulsion s’accompagna du bannissement ou de la lapidation de femmes tibétaines mariées à des Chinois, comme le mentionne Laurent Deshayes. [1]
Il faut se souvenir que l’armée mandchoue avait pénétré en 1910 à l’intérieur du Tibet actuel jusqu’à Lhassa, pour « y restaurer l’ordre des marchés » et que, craignant pour sa position et sa vie, le 13e dalaï-lama s’était réfugié temporairement à Darjeeling. De retour au Tibet en 1913, il écrivit une lettre à tous les fonctionnaires moines et laïques tibétains pour leur faire savoir qu’il était revenu et que le pouvoir lui appartenait. Les trois quarts de cette lettre traitent de « la remise en ordre du système intérieur du Tibet » : anti-corruption, paix, etc. Il s’agissait bien du Tibet dans sa forme actuelle. Il écrit en effet : « les autorités chinoises au Sichuan et au Yunnan se sont efforcées de coloniser notre pays » ; dans cette citation, « notre pays » représente la région du Tibet actuel, pas le « Grand Tibet ». Le 13e dalaï-lama a repoussé les troupes chinoises au-delà du Yangzi, la frontière actuelle de la Région autonome. La notion de « Grand Tibet » n’est apparue qu’une demi-année plus tard, lors de la conférence de Simla, avec les Anglais.
Dans le texte proposé à cette conférence par le 13e dalaï-lama, on lit clairement : « se basant sur les cartes géographiques des Anglais, il faut le Tibet proprement dit et une zone-tampon en plus ».
Bref, avec cette lettre "de déclaration d’indépendance", le 13e dalaï-lama a voulu restaurer son autorité sur le Tibet auprès des fonctionnaires locaux, après trois ans d’absence ; et il n’avait pas confiance dans les idées révolutionnaires de la première république de Chine pour garder le système féodal tel qu’il était au Tibet.
Il a joué avec des forces extérieures (Angleterre et Japon), dont il n’était pas le ‘maître spirituel’ mais desquels il recevait des armes. Il n’est plus question ici d’échange « protection temporelle contre guidance spirituelle », qui a pu caractériser dans les siècles antérieurs les relations entre, d’une part, les Mongols ou les Mandchous et, d’autre part, les Tibétains. Il n’est pas non plus question de voir dans la lettre écrite par le 13e dalaï-lama une déclaration d’indépendance du Tibet qu’il aurait faite au monde entier : cette lettre n’a même pas été envoyée à ses alliés anglais de l’époque, ni au président chinois, ni ailleurs. Mais il ya bien la phrase dans le texte : "nous sommes une nation petite, religieuse et indépendante", adressée aux Tibétains, pas à la communautée internationale. Les défenseurs ’modernes’ de l’indépendance du Tibet affirment que le 13e dalaï-lama ignorait les "règles de diplomatie internationale" (A.M. Blondeau, France). C’est le dénigrer. Comme voyageur en Asie orientale, il en était bien conscient, ce dont les Anglais, qui ont exercé une certaine tutelle sur le Tibet pendant cette période, témoignent aussi.
[1] « Histoire du Tibet », Fayard, 1997, page 267