Le "Grand Tibet" ethniquement pur ?
deuxième partie
dimanche 10 mai 2009, par Jean-Paul Desimpelaere
Un peu plus au sud, dans la province du Yunnan, vit le groupe matriarcal des Naxi. Ils sont aussi bien animistes que lamaïstes. Leur festival annuel aux flambeaux est universellement connu ; ils veulent ainsi symboliquement chasser les malheurs du ciel pour protéger leurs cultures. Bien avant l’âge d’or du régime Tubo au Tibet, ce territoire a connu une grande autonomie.
dame Naxi
Le village d’Eya se trouve dans le sud du district autonome tibétain de Muli, dans le département autonome Yi du Liangshan où vit une population Naxi. Ce qui suit est compliqué, mais montre aussi que cela peut exister : une simple province comprend quelques « départements autonomes » et un département peut à son tour comprendre des « districts autonomes » où vivent d’autres groupes ethniques. Dans ce cas-ci, le département est principalement Yi, un des districts est tibétain et un des villages peut encore être autre chose, Naxi en l’occurrence. Nos « communes à facilités francophones » en Flandre sont déjà pour nous un casse-tête, je crains que nous n’en sortions pas – avec nos méthodes balkaniques - dans ces régions multiculturelles du Sud-ouest de la Chine ! Les 1600 Naxi vivant à Eya comprennent 165 ménages. Le village n’est pas accessible par la route, et se trouve à quatre jours de cheval de la ville la plus proche. Leur société est matriarcale et donc bien loin du système mâle en vigueur dans les monastères tibétains. Les relations sexuelles sont autorisées en dehors de la famille. Un ménage peut être composé de différentes sœurs vivant avec un ou plusieurs hommes, communautairement rassemblés autour de frères et d’enfants. Tout est partagé, également les hommes ou les femmes. La distribution des rôles au niveau du travail se fait de manière classique : les hommes gardent le bétail et font du commerce, les femmes s’occupent des champs, de la cuisine et de l’habillement. Naxi signifie « les gens habillés de noir ». Ils sont 300.000 au total et sont concentrés autour de la petite ville touristique bien connue Lijiang. Leur écriture est ancienne, elle comporte 1500 pictogrammes, syllabiquement reliés entre eux pour former des phrases. Elle diffère profondément de l’écriture chinoise ou tibétaine. Au nord de Lijiang se trouve le Lac Lugu où vit une petite communauté de 30.000 Mosuo, également un clan matriarcal appartenant à la culture Dongba.
Les rois tibétains Tubo ont entretenu une relation amicale avec les Naxi qui a duré cent ans. Vu la proximité de la population tibétaine, certaines caractéristiques sont communes : la construction de stupas, la préparation de beurre et la gravure de pierres mani. Une légende de Eya raconte que leurs aïeux du clan Mu avaient quitté la ville de Lijiang et fui dans les montagnes lors de l’invasion des troupes de l’empereur Ming, cinq cents ans auparavant. Le petit village est aujourd’hui relié à l’électricité, et bien sûr connecté au réseau télé …, leur hobby étant de chercher de l’or sur les berges des rivières.
Encore davantage vers le sud, on trouve autant de variations ethniques que de variétés de fleurs d’une vallée à l’autre. En tant qu’occidentaux, nous aimons quantifier les choses, nous commencerons donc par le groupe le plus important, soit les Lisu qui sont 700.000. Ils sont polythéistes et vivent dans la région située entre le Mékong et le Yangzi. A savoir s’ils vivent sur le haut plateau ou dans les vallées, est une question d’interprétation. Toujours est-il que le 14e dalaï-lama les inclut dans « son » Tibet. Il en est de même pour les Nu, au nombre de 40.000, également polythéistes, qui vivent le long du cours supérieur du Salween. Ils administrent un district qui leur est propre dans la Chine actuelle. Dans le même environnement vivent également les Pumi, au nombre de 35.000. Auparavant, leur territoire se situait sur le haut plateau tibétain. A cause de l’extension des clans tibétains, ils ont migré vers le sud et ont adopté aussi bien le lamaïsme que le taoïsme. Les Drung, un autre groupuscule, au nombre de 8000 habitants, occupent une petite enclave dans l’extrême nord-ouest du Yunnan.
Le village de Jiasheng, dans le district de Gongshan, est situé sur la rive du Salween. Gongshan se trouve tout près de la frontière avec le Myanmar, et le Tibet est à cent km. Comme Jiasheng était éloigné de la route des camions Yunnan – Tibet, ce village n’était pas accessible par la route jusqu’en 2000. 100 familles Nu, 120 Lisu, 30 tibétaines, 20 Drung et quelques familles Han y vivent ensemble ; elles parlent toutes plus ou moins la langue de l’autre groupe. On y trouve un petit monastère de lamas et une église catholique avec une véritable horloge. Cette église est gérée par deux femmes Nu, les gens s’y assemblent pour chanter en choeur à Pâques et à Noël, ou pour lire un morceau de la Bible. L’église a été fondée, d’une manière violente, par un missionnaire français, sous la protection de la dynastie chinoise Qing qui a localement interdit l’esclavage ainsi que certains horribles rituels. Les mêmes personnes fréquentent donc l’église à Pâques et le temple des lamas le reste de l’année.
Plus au sud nous arrivons auprès des Bai, pratiquant le bouddhisme chinois, d’un total d’environ deux millions de personnes. Ils vivent dans une autre petite ville touristique bien connue, Dali, située sur la rive du lac Eryuan. Les dynasties Qin et Han avaient au début de notre ère construit des postes de contrôle sur la route de la soie, vers le Myanmar et l’Inde. Mais après le déclin de la dynastie Han, les Bais ont créé le puissant royaume Nanzhao qui s’étendait jusqu’au Myanmar. Les Bais sont des commerçants confirmés qui ont pratiquement investi tous les petits marchés et petits magasins du nord Yunnan. Aujourd’hui, dans toute cette région, on trouve, dans de nombreux villages, un mélange de Bais, de Tibétains et de Han. Ils se réunissent tous ensemble à l’occasion de la célèbre fête traditionnelle du « bain de printemps », de nombreuses sources d’eau chaude et quelques geysers se trouvant juste au nord du lac Eryuan. Au début de l’été, les Yi de Liangshan, les Tibétains de Dêqên, les Naxi du pied du Mont Yulong et les Bai participent depuis toujours – bien fringués – à cette grande fête collective. Le 14e dalaï-lama compte également l’ancien royaume Nanzhao dans le « Grand Tibet ».
les "redoutables" commerçantes Bai
Pour parachever le bouquet, nous mentionnons encore deux minuscules minorités au Tibet même. Les Lhoba forment un des plus petits groupes ethniques en Chine, d’à peine 3000 personnes. Ils parlent une langue qui leur est propre, mais sans écriture propre. Pour communiquer à distance, ils utilisaient un savant système de nœuds dans une corde. Auparavant, ils étaient plus nombreux, mais les Tibétains les ont poussé dans les bois du sud-est du Tibet, les considérant comme des sauvages et interdisant de faire du commerce avec eux, et de pratiquer des mariages mixtes. Les Lhoba vivaient dans des huttes en bambou et chassaient avec arc et flèches. Ils se nourrissaient de viande et négociaient les peaux, quand ils le pouvaient. En tant que « compagnons » du Yeti, ils subirent presque le même sort que lui : l’extinction. Mais cela se passe mieux pour eux maintenant et même la modernisation les a atteint. Ils ont d’abord reçu des subsides pour construire de petites maisons. De l’orge a été plantée sur des parcelles installées en terrasses. Les autorités ont offert des semences, des outils et… de l’engrais et des insecticides. Leurs revenus ont décuplé. Ensuite qu’est-il arrivé ? Eh bien, l’électricité et la télévision ont fait leur apparition. Les Lhoba disent « nous ne nous sentons plus seuls le soir, nous restons plus longtemps éveillés pour regarder la télé ». Une activité commerciale a également vu le jour : la cueillette de champignons « caterpillar fungus » qui rapporte facilement 800 euros par an à une famille Lhoba.
Un deuxième groupe d’anciens chasseurs, sont les Memba (ou Moinba). Ils sont établis au sud-est du Tibet, dans d’autres vallées subtropicales où ils cultivent même du riz. Ils sont plus ou moins 10.000. Ils ont été soumis à l’autorité tibétaine du 5e dalaï-lama au 17e siècle. A cette époque, trois fiefs (1) existaient dans la région où tous les Memba devaient servir en tant que serfs. Ils possèdent une langue propre, ce qui est déterminant pour le classement des « minorités nationales » tel que pratiqué aujourd’hui en Chine.
Des peuplades migrèrent de l’autre côté du haut plateau, d’autres furent assimilées par les Tibétains, et certaines ont pratiquement été exterminées au fil du temps. Ce fut le cas des Jingpo, dont les femmes se parent de façon typique, avec des chapeaux cylindriques rouge vif. A l’origine, ils vivaient à la frontière du Qinghai et du Tibet. Ils en ont été chassés et vivent aujourd’hui au fin fond du Yunnan, et forment un groupe plutôt compact de 170.000 personnes. Ces mouvements de population ont parfois donné lieu à la création de nouveaux groupes, ce qui est normal. Ce fut le cas pour les Bonan dont l’existence remonte au 12e siècle. Ils forment un mélange de Mongols, de Hui, de Han, de Tibétains, et de Tu. Ils ne sont que 17.000, parlent une sorte de langue mongole, sont musulmans et vivent ensemble dans une petite région du nord-est du Qinghai. Dans des temps reculés, ils ont pu échapper au servage pratiqué par le monastère lamaïque voisin de Longwa, en déménageant tout simplement leurs trois villages de quelques dizaines de kilomètres. La dernière minorité reconnue est celle des Demba, à Zayu, au S.E. du Tibet. En 1959, ils étaient 300. Aujourd’hui, ils sont 2000. La musique rock a fait son chemin jusqu’au village alors qu’auparavant il fallait compter douze jours de marche pour arriver jusqu’à eux… et le week-end, la maison communale locale est convertie en bar disco. Les Nu, ou les Naxi, ou d’autres groupes, sont fiers d’être des Nu, Naxi ou « autres ». Ils n’ont que faire d’un « Grand Tibet ethnique ». Nombreux sont ceux qui m’ont dit (2) ne pas vouloir être « rattachés » au Tibet ni faire partie d’une sorte de « Grand Tibet ». Ils disent : « Nous sommes des Rongba, nous sommes des Yi, nous sommes des Mongols, et notre statut nous offre suffisamment d’avantages par rapport aux Han ». (3) Au Tibet même, les gens disent « nous avons déjà assez avec notre région autonome et aimerions que celle-ci puisse prospérer ». Je n’ai entendu de plaintes que dans la province du Qinghai ; non que les gens auraient aimé se rattacher au Tibet ; ils se montraient jaloux parce que les Tibétains au Tibet étaient économiquement mieux soignés que eux, les Tibétains au Qinghai, où les conditions du terrain sont même plus difficiles (région aride).
(1) Un fief est un domaine seigneurial comprenant un certain nombre de champs qui appartiennent à l’autorité locale auquel un certain nombre de familles de fermiers tibétaines doivent allégeance.
(2) Lors d’interviews de fermiers.
(3) Plus facilement des bourses d’études, pas de contrôle de naissances, pas d’impôts, et quelques autres plus petits avantages.