première partie
samedi 9 mai 2009, par Jean-Paul Desimpelaere
La plus grande composante non tibétaine et non Han sur le plateau est sans aucun doute la population Hui. Les Hui sont appelés à tort « les musulmans de Chine ». En fait, il s’agit d’un raccourci car « Hui » désigne un peuple alors que « musulman » désigne les fidèles d’une religion. Les Hui sont musulmans mais en Chine, il y a encore d’autres musulmans que les seuls Hui, notamment les Uygur, à l’Ouest, qui sont d’origine turque. Les Hui sont issus de la rencontre d’Arabes et de Chinois Han. Sur le plateau, ils sont plusieurs millions, soit un Hui pour trois Tibétains. Ils se concentrent surtout dans la province Qinghai, mais ils sont aussi présents ailleurs, dans de nombreuses villes, petites ou grandes.
Un Hui et un jeune Tibétain Amdopa
« Les premiers musulmans arrivèrent depuis l’Arabie en Chine par la voie maritime et pénétrèrent dans l’ensemble du pays, via les routes commerciales intérieures, à partir des grands ports du sud. A Guangzhou (Canton), Abu Waqqas édifia la première mosquée en 651. Par la suite, des musulmans s’y rendirent par la voie terrestre, atteignirent, via la route de la Soie, Chang‘an (Xian), capitale à l’époque. (…) Le livre des récits sur l’Inde et la Chine, rédigé par Sulaiman al Tajir, Salomon le Marchand, décrit une autre ville portuaire du Sud de la Chine, Quanzhou : à Zaitun vivent plus de 120.000 marchands venus d’Arabie et d’autres pays. Les Chinois mêmes y sont moins nombreux (…). Zaitun est le nom arabe de Quanzhou, dérivé de « Citong », arbres qui avaient été plantés le long des quais. Ils possèdent de magnifiques fleurs rouges flamboyantes. Le satin était un des produits d’exportation les plus importants. Notre « satin » vient du nom de Zaitun. » (1)
Une composante plus tardive des Hui est constituée de prisonniers de guerre importés au 13è siècle du lointain Ouest par Genghis Khan et ses successeurs. Les Khan en firent des soldats pour combattre les derniers survivants de la dynastie chinoise des Song. Ces Hui s’établirent finalement dans des régions du Nord-Ouest de la Chine et développèrent des exploitations agricoles, sur des terres abandonnées suite aux guerres. Ils se retrouvèrent ainsi entre les Han et les Tibétains. Bons commerçants, ils identifièrent rapidement ce terrain comme un marché potentiel et se l’approprièrent. Une communauté Hui s’établit à Lhassa et dans d’autres villes tibétaines. Une composante peut-être encore plus importante est constituée par des Arabes invités par Kublai Khan au 13è siècle : des agents commerciaux, mathématiciens, astrologues, fonctionnaires de l’administration et architectes. C’est un architecte musulman qui dessina et supervisa la construction de Khanbalik, le vieux Pékin entouré de murs d’enceinte. L’islam fut l’objet d’une grande attention sous la dynastie Yuan, mais à partir de la conquête du Tibet, le lamaïsme a rapidement fait l’objet d’un traitement de faveur. Il convient tout de même de souligner que la Chine, Tibet compris, compte six fois plus de musulmans que de lamaïstes.
« Les bouddhistes au Tibet avaient le droit de manger de la viande mais ne pouvaient pas tuer d’animaux pour les manger. On a laissé ça aux musulmans » ainsi raconte le 14e dalaï-lama. (2)
Un boucher tibétain
Pourtant, les Tibétains étaient des chasseurs et des éleveurs. Faut-il en déduire qu’il y avait peu de boudhistes parmi eux, ou alors que chaque famille avait un musulman à proximité ? L’alimentation de base était âprement monotone, avec moins d’arôme spirituel qu’on se l’imagine parfois ici : du yack, du mouton, de la viande de chèvre, de la tsampa (3) avec du lait, et ce jusqu’aux fins fonds de ce pays peu peuplé. Ils n’ont pas attendu des siècles jusqu’à ce qu’un musulman leur apporte des côtelettes. Aux yeux de l’élite (4), les bouchers, qu’ils soient tibétains ou autres, appartenaient dans les villes aux classes sociales les plus basses, au même titre que les femmes et les mendiants. Selon les lois en vigueur, leur vie ne valait “qu’une corde pour attacher un cheval ”. (5)
Il n’y avait pas de liberté de culte pour les musulmans sous l’autorité des deux derniers dalaï lamas. Une délégation de grands lamas de Lhassa explique au colonel anglais Younghusband en 1904 que des colonies de populations étrangères à Lhassa ‘polluent le cadre spirituel de la ville sainte’ (6), que les musulmans présents n’ont pas le droit d’exercer leur religion et qu’il ne leur est pas permis de construire des mosquées. L’amban, commissaire de l’Empereur de Chine à Lhassa, ajouta même que les maîtres bouddhistes chinois n’étaient pas les bienvenus à Lhassa en raison des différences d’interprétation de la doctrine. Le colonel qui en Angleterre avait une vision idéalisée du bouddhisme tibétain « tolérant et pacifique », s’est vu obligé de réviser son jugement ; en témoigne son « journal de bord » militaire . (7)
Jadis, le haut plateau comptait avec le vaste royaume du Tu. Celui-ci incluait une grande partie de l’actuelle province du Qinghai à laquelle s’ajoutaient des portions du Xinjiang, du Gansu et du Tibet. Au début de notre ère, les Tus occupaient le Nord-est de la Chine. Ils émigrèrent vers le Nord-Ouest et où ils se mélangèrent à des Mongols, des Qiang et des Tibétains. Un de leurs puissants chefs s’appelait Tuyuhun. Leur royaume dura environ trois siècles. L’empereur chinois Yang Guang (569-618) de la dynastie Shui soumit le territoire Tu en 609. Le Tuyuhunie resta sous contrôle chinois jusqu’au 7è siècle, puis il tomba sous la botte des cavaliers tibétains. La minorité Tu existe encore dans la Chine actuelle, dans les environs de Xining. Le territoire Tu actuel est comparable au Grand-Duché de Luxembourg. L’invasion des Tibétains à la fin du 7è siècle a disséminé les Tu qui actuellement comptent environ 300.000 personnes.
Au Nord du plateau, loin de tout, vivent encore des descendants de Genghis Khan. Quelques districts où les Mongols sont en majorité ont reçu un statut d’autonomie. Par exemple, c’est le cas de Henan situé près du fameux monastère lamaïste Labuleng dans la région où est né l’actuel dalaï-lama. C’est aussi le cas d’une région dans la province du Xinjiang à quelques 500 km du désert où les essais nucléaires chinois ont été effectués. C’est encore le cas des Bonan, une branche dérivée des Mongols devenus musulmans sous l’influence des Hui. Ils administrent un petit district situé dans l’Est du Qinghai. Jusqu’à présent nous nous sommes intéressés au nord du plateau et de ce fait nous avons laissé dans l’ombre quelques Kazaks qui vivent en bordure du bassin du Qaidam riche en pétrole ; ainsi que le peuple Salar, étroitement lié aux Uygurs, et qui compte environ 120.000 personnes vivant aussi dans l’Est du Qinghai.
Bien évidemment, il y a beaucoup de Tibétains et beaucoup de Han dans la partie nord du plateau, mais le mélange de grandes et petites populations montre que cette région ne peut être réduite à une « authenticité tibétaine ». Si nous descendons vers le Sud-est du plateau, cela devient encore plus compliqué.
A une époque lointaine, les Qiang furent un grand peuple des steppes qui vivait sur les hauts plateaux de la Chine du nord et du centre. Plus tard, les dynasties chinoises Qin et Han (autour du début de notre ère) ont classé les peuples Qiang par région géographique. Ceux du Tibet central furent appelés les « Fa Qiang ». Les annales chinoises de cette époque précisent que les Fa Qiang étaient employés pour la gestion du bétail et la production de laine. L’empereur Qin Shihuangdi (Premier Empereur de Chine) a unifié la Chine au 3ème siècle avant notre ère ; il avait comme ennemis principaux les peuples nomades du Grand Nord. La Grande Muraille fut construite, entre autres, comme protection militaire. Il installa un gouvernement répressif à l’intérieur du pays ; il incorpora des milliers de paysans dans son armée et imposa des taxes cruelles. A cause de cette autorité répressive, les Qiang de la Chine ont migré plus loin vers le sud où ils se sont mélangés avec les Tibétains (les Fa Qiang). Une partie d’entre eux voyagea vers l’Ouest de la Chine, ils furent appelés les « Nor Qiang » par la dynastie Han .(9) Dans le nord du Qinghai et au Gansu, le long de la Route de la Soie, les Qiang ont livré de grandes batailles contre les troupes de la dynastie Han ; ils furent en partie assimilés à l’Empire chinois. Une autre partie se mélangea aux 2ème et 3ème siècle avec les Tibétains. Les guerres à l’époque avaient un autre caractère que maintenant : ce n’était pas une confrontation entre « états », mais des guerres entre « peuples » – oui ou non en migration – dans des « territoires » où ils se croisaient.
On retrouve encore des influences linguistiques des Qiang au Tibet. Les Qiang nommaient « Jongpa » ou « Rongba », les gens qui n’avaient que l’agriculture comme activité ; ces termes ont été intégrés au tibétain. L’architecture de petites forteresses au Tibet est parfaitement identique à celle des Qiang. Un petit groupe de Qiang qui compte environ 310.000 personnes vit encore aujourd’hui dans le département autonome tibétain-qiang, nommé « Aba », au Sichuan. Leur religion n’a pas changé et ils sont restés animistes. « Des superpositions de peuples sont évidemment à la base de la situation anthropologique complexe d’aujourd’hui. Pour comprendre celles-ci, il faut tenir compte de la mobilité de ces peuples. Il faut des dizaines de cartes pour faire resurgir du passé la réalité de situations en perpétuel changement. On observait fréquemment des liens conjugaux entre les différents groupes. Les Qiang, les Tu, les Tibétains, les Supi allaient les uns chez les autres chercher des femmes. Par la suite, il y eut également des raisons politiques et administratives : durant les conquêtes menées par les Tibétains, à partir du 7ème siècle, divers groupes de populations ont été déplacés vers d’autres lieux. » (10)
Là où la rivière Dadu reçoit son nom de la rencontre de quatre cours d’eau plus petits se trouve Danba. Cette localité située au Sichuan à 350 km à l’ouest de Chengdu, était autrefois le centre d’une société matriarcale, les Dongnuguo (ou « Etat des femmes de l’Est »). L’actuelle population Rongba descend de celle-ci. Ils ont été annexés au Grand Tibet par Songtsen Gampo, le roi des Tubo, au 7ème siècle. Ils témoignent aujourd’hui d’un caractère manifestement mélangé entre Chinois et Tibétains. Leur dialecte, le Gyarong, est un mélange de tibétain et de chinois. « Gya » est d’ailleurs un terme tibétain désignant les Chinois Han. (Correction : lire la remarque dans les commentaires en-dessous) « Jong » ou « Rong » signifie en tibétain « vallées ou l’agriculture est possible » .(11) Les Rongba sont donc les gens qui pratiquent l’agriculture dans les vallées. La Chine considère les Rongba comme Tibétains.
Dames Rongba, pas vraiment comme nous nous repésentons les "Tibétains"
Certains historiens décrivent les Rongba comme un groupe ethnique qui a quasiment toujours vécu dans cette région. D’autres voient en eux un lien avec la dynastie des Xia Occidentaux, originaire du Nord Ouest, anéantie par Genghis Khan au 13ème siècle. Ces historiens prétendent que les femmes Rongba sont exceptionnellement belles, et ne sont pas d’apparence tibétaine ni han. Le fait est que « l’Etat des femmes » gérait un grand territoire dans le Sichuan Occidental qui recouvre à peu près les actuels départements tibétains autonomes de Aba et de Garze. Pendant des siècles, de nombreux Tibétains du Tibet oriental et central ont migré vers cette région et la population est devenue un sous-groupe tibétain qui a assimilé le lamaïsme.
Dans ces régions du Sichuan, de spectaculaires différences d’altitude sur des distances relativement courtes vous font dégringoler à partir des glaciers, via des versants boisés, jusqu’aux champs et aux villages. La zone est géologiquement active et les sources d’eau chaude sont devenues des bains publics pour les Tibétains locaux et pour des pèlerins qui font le tour de la montagne sacrée. Une particularité de la région est la présence de tours de guet. De loin, on aperçoit des villages surmontés de dizaines de hautes cheminées, ressemblant à des fours à chicorée, mais plus élancées. Elles ne sont pas circulaires, mais angulaires et peuvent compter jusqu’à 13 angles. Ces tours servaient à la fois de tour de garde, de lieu de dépôt et de refuge. D’autres vestiges en Chine montrent que ce modèle a trouvé son origine chez les anciens Qiang. Dans les années 60 et 70, années de troubles en Chine, de nombreuses tours ont malheureusement été détruites ; leurs pierres ont servi à construire d’autres bâtiments utilitaires. Sur environ 3.000 tours qui existaient dans la région de Danba, il en reste aujourd’hui 600.
Les maisons en forme de tour de garde des Rongba.
Les Yi sont un des peuples les plus anciens de la Chine. Ils sont actuellement 8 millions en Chine, soit 2 millions de plus que les Tibétains. Dans le département du Liangshan vivent deux millions de Yi (un quart de la population), autant de Han, 60.000 Tibétains, 30.000 Mongols, 20.000 Hui et quelques groupes moins nombreux. Le Liangshan, situé à moins de 2.000 mètres, appartient-il encore au haut plateau ? On ne peut pas parler du « haut plateau tibétain », en tout cas, étant donné le foisonnement et la diversité des populations. Pourtant le 14ème DL revendique ce territoire comme faisant partie de son « Grand Tibet » . (12) Ici, nous nous trouvons dans les vallées profondes et les hautes chaînes qui séparent les quatre grands fleuves. Dans le passé, la notion « frontière » n’existait pas, c’était plutôt « l’inaccessibilité » qui indiquait la limite d’un territoire.

dame Yi, au complet
Les Yi, en tant que groupe ethnique, se sont constitués à partir d’un mélange de Qiang se déplaçant vers le sud et de peuples originaires du sud, proches de ceux du Vietnam et du Laos. Au 13ème siècle, ils ont développé une écriture spécifique. Les Yi avaient une réputation de guerriers, ceci jusqu’à l’époque de la République. De « nombreux seigneurs de guerre » étaient d’origine Yi. En 1934, lors du passage de la Longue Marche dans cette région, Mao Ze Dong a signé une alliance avec les Yi. Jusqu’en 1956, la moitié de la population Yi était esclave. Ils vénèrent les « trois esprits » qui, selon eux, font le ménage en chaque être humain : le premier se repose près des aïeux, le second garde la sépulture et le troisième garde simplement la maison. D’autres éléments naturels sont divinisés.

maison des Yi, rien à voir avec les maisons tibétaines
Tout près de Xichang, la capitale du département Liangshan, se trouve la base de lancement des satellites chinois. Ceci incite les défenseurs du « Grand Tibet » à accuser « la Chine de construire au Tibet les bases de lancement de missiles nucléaires.